Magazine Moyen-Orient

Réfugiés syriens à Beyrouth : entre incertitude et adaptation

C’est dans ce dispositif à la fois communautarisé et politisé que, depuis les années 1990, se sont immiscés migrants et réfugiés : Soudanais, Égyptiens, Irakiens, Éthiopiens, Asiatiques et, surtout, Syriens. L’ensemble constitue une forme de « cosmopolitisme des pauvres » dans lequel les Syriens, majoritairement sunnites, arabes ou kurdes, occupent une place importante, représentant 30 à 35 % de la population du quartier (5). Si certains sont présents à Nabaa depuis la fin de la guerre civile libanaise, la plupart d’entre eux sont arrivés en plusieurs vagues après 2011, d’abord au début de la révolte et de la répression des manifestations (2011), puis au moment du basculement d’Alep et de sa région dans la guerre (été 2012) et enfin à la suite des conquêtes territoriales de l’organisation de l’État islamique (EI ou Daech) dans l’est de la Syrie (2014). Leurs relations avec les partis politiques présents oscillent entre rejet et acceptation : fortement marquées par la mémoire de la guerre du Liban et de l’occupation syrienne (1976-2005), elles le sont aussi par l’implication récente du Hezbollah dans le conflit syrien. Enfin, le fait que les Syriens occupent des espaces économiques revendiqués par les Libanais accroît les tensions, même si les Syriens y sont autant consommateurs que producteurs de ressources. Ces tensions ont abouti en juin 2014 à la mise en place d’un couvre-feu provisoire interdisant aux Syriens de sortir de chez eux au-delà de 20 heures et à la fermeture de certains commerces.

Le choix de Nabaa est en partie déterminé par la présence d’un petit noyau de travailleurs et de commerçants syriens installés depuis les années 1990. Le quartier constitue également un lieu d’accueil connu de nombreux Syriens ayant travaillé à Beyrouth avant 2011. Beaucoup y ont rejoint un parent, un ami ou un ancien voisin déjà présent sur place, ce qui a pu faciliter la recherche d’un logement et parfois d’un travail. L’attractivité du quartier vient aussi de sa proximité avec des espaces d’activités économiques, comme Bourj Hammoud, la zone industrielle de Sed el-Baouchrieh, le « marché du dimanche » (Souk al-Ahad) de Sin el-Fil et la zone portuaire ; Nabaa constituant lui-même un secteur économique important pour les Syriens, en particulier dans le commerce et l’artisanat, où ils sont majoritaires, aussi bien comme employés ou vendeurs que comme commerçants. Enfin, le quartier accueille une trentaine d’ONG et d’associations auxquelles les Syriens, principalement les femmes et les enfants, ont recours.

Les conditions de résidence des Syriens à Nabaa varient selon leur connaissance préalable du quartier, la présence d’un proche déjà installé et leur situation financière. Certains logements abritent des hommes seuls qui se regroupent selon une même origine familiale ou régionale, vivant à plusieurs par chambre. Cette forme de logement collectif était déjà pratiquée par les travailleurs syriens avant 2011. D’autres logements, plus nombreux, accueillent des familles et présentent un taux d’occupation pouvant aller jusqu’à 15 personnes dans quelque 30 mètres carrés, et ce pour des loyers variant de 400 à 600 dollars par mois. Ces locations, qui se font sans contrat écrit, participent d’une « économie de rente » qui profite à des Libanais ayant su répondre aux besoins en logements et en locaux professionnels des Syriens. L’importance de la demande a ainsi poussé certains propriétaires à diviser leurs appartements en plusieurs logements séparés, à ajouter un étage à leurs immeubles ou à transformer des garages ou des caves en magasins et ateliers. Certains commerçants libanais ont également mis leurs locaux en location, préférant ainsi s’assurer un revenu fixe plutôt que de poursuivre leurs activités commerciales antérieures, plus aléatoires. Enfin, les intermédiaires et courtiers libanais se sont multipliés. Chargés de trouver des locaux disponibles à la location et de percevoir les loyers, ils sont proches des partis politiques contrôlant le secteur et adoptent parfois le comportement brutal des miliciens.

S’insérer avec les réfugiés « historiques », les Palestiniens

Le camp de réfugiés palestiniens de Chatila, fondé en 1949, est situé aux limites de Beyrouth-Municipe et de la municipalité de Ghobeyri, et s’étend sur un kilomètre carré. Des travailleurs syriens ont commencé à y séjourner dès les années 1950 et leur nombre n’a cessé de croître depuis, notamment dans le contexte de la reconstruction de Beyrouth dans les années 1990. C’est aussi dans ce secteur de Chatila que nombre de réfugiés syriens, mais aussi de Palestiniens de Syrie, sont venus s’installer à partir de 2011, rejoignant des proches déjà présents sur place ou s’inscrivant dans une expérience résidentielle antérieure. Toutes générations confondues, ils seraient autour de 5 000 à Chatila, sur une population d’entre 22 000 et 30 000 habitants, ce qui n’est pas sans provoquer des tensions avec les Palestiniens, qui se considèrent comme « résidents légitimes » du camp (6).

Les Syriens sont également présents dans les quartiers proches, à Tarik Jdidé, Hayy Gharbé ou Hayy Farhat et Al-Horsh. Les avantages de ces secteurs sont multiples : prix des loyers, faible présence policière (réduisant les risques de contrôle), proximité du centre-ville de Beyrouth, opportunités d’emplois, etc. Les Syriens ont ainsi investi de nombreux commerces dans la rue de Sabra, importante place marchande fréquentée par une clientèle populaire provenant de toute la ville. Cette clientèle profite des prix bas proposés sur les fruits et légumes, la viande, le petit matériel électronique, les vêtements et la fripe. Les Syriens sont présents dans ces commerces, au point que tout un tronçon du marché est appelé Souk al-Souriyyin (« le marché des Syriens ») (7).

À propos de l'auteur

Thierry Boissière

Maître de conférences en anthropologie à l’université Lumière Lyon 2, chercheur associé à l’Institut français du Proche-Orient (Ifpo), chercheur au laboratoire « Environnement, ville, société » (CNRS), membre du programme « SHAKK , de la révolte à la guerre en Syrie. Conflits, déplacements, incertitudes ».

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