La plupart des commerçants de fruits et légumes de la rue de Sabra sont ainsi syriens. Originaires en majorité de la région d’Idlib, ils tiennent des boutiques ou utilisent de simples étaux en bois disposés le long de la rue. Les boutiques, occupées par des commerçants arrivés souvent au début des années 1990, sont louées à des propriétaires libanais ou palestiniens. Quant aux vendeurs utilisant des étaux, arrivés depuis 2011, ils reversent une partie de leurs revenus aux commerçants libanais et palestiniens tenant les boutiques devant lesquelles ils sont installés. Une taxe est également perçue par les placiers du marché pour le compte des « notables » contrôlant le marché, la rue et le quartier. Qu’ils soient anciennement installés ou plus récemment arrivés, ces commerçants syriens s’approvisionnent sur le marché de gros de fruits et légumes de Beyrouth, principal pôle d’emplois et espace ressource pour les Syriens dans le secteur.
Comme beaucoup d’autres espaces ressources à Beyrouth, ce marché de gros est connu des Syriens avant même leur départ de Syrie. Il est une des destinations identifiées vers lesquelles tendent de nombreuses trajectoires individuelles et familiales et des réseaux d’entraide à base régionale. Occupant depuis 1985 un terrain situé à 400 mètres à vol d’oiseau à l’est de la rue de Sabra, il est composé de deux bâtisses en béton, rectangulaires et basses, et de plusieurs petits bâtiments abritant le bureau du syndicat des commerçants et quelques restaurants et cafés. Assurant l’approvisionnement en fruits et légumes d’une grande partie des boutiques, restaurants et supermarchés de la capitale libanaise, le marché reçoit des produits provenant de tout le Liban, mais aussi de Syrie, d’Égypte, d’Afrique, d’Europe et même d’Asie. Les commerçants – propriétaires de fonds, locataires et sous-locataires – sont répartis dans quelque 180 boutiques et sont secondés par 500 à 600 employés, porteurs, débardeurs et livreurs, les Syriens étant majoritaires à presque tous les niveaux de ce dispositif marchand.
Ils représenteraient jusqu’à 60 % des commerçants et la quasi-totalité des manutentionnaires et travailleurs sur le marché. Beaucoup de ces commerçants syriens, dont certains ont obtenu la nationalité libanaise, sont arrivés dans les années 1990, alors que la plupart des travailleurs syriens assurant manutentions et livraisons sont arrivés à partir de 2011, et résident dans les alentours du marché. Parmi ces derniers, une hiérarchie assez souple existe entre ceux qui ne disposent que de la force de leurs bras, le plus souvent primo-arrivants, ceux qui utilisent des brouettes, et ceux enfin qui possèdent un triporteur motorisé (touk-touk) et dont le rayon d’action dépasse le marché.
Le marché de gros constitue aussi un espace qui s’inscrit dans des relations de proximité à un niveau très local. Ces relations participent de la survie quotidienne d’une population extrêmement démunie, en grande partie syrienne, et dont les lieux de vie jouxtent le marché. L’un des secteurs concernés est le bidonville de Hayy Gharbé. Situé au nord-est du marché, il s’agit d’une zone depuis longtemps occupée par une population dom (branche orientale des Roms), mais qui accueille depuis 2011 des réfugiés syriens. Le marché de gros constitue pour eux un espace ressource central. Deux à trois fois par semaine, des femmes syriennes (mais aussi doms et sri-lankaises), issues de Hayy Gharbé (et de Sabra) se regroupent pour se rendre au marché. Si ces regroupements permettent de faire des achats groupés de fruits et légumes et d’obtenir ainsi les prix les plus bas, ces femmes cherchent aussi à récupérer les produits abîmés que les commerçants ne peuvent pas vendre, et qu’ils acceptent de leur céder ou dont ils se débarrassent dans le dépotoir du marché. Ces formes de glanage et de récupération aboutissent à une mise en commun et à une répartition au sein même de ces groupes, et parfois au-delà, dans le cercle plus large des réseaux de connaissances à l’intérieur du quartier. Les produits sont rapidement consommés, ou transformés en conserves, et alors revendus par ces femmes sur le marché de Sabra.
Retourner en Syrie, une option encore possible ?
Accueillis à bras ouverts en 2011, les réfugiés syriens font depuis face à une hostilité grandissante de la part des autorités et d’une partie de l’opinion publique libanaise, hostilité qui se traduit par des arrestations, la destruction de camps et l’expulsion de leurs occupants, mais aussi par la fermeture de commerces tenus par des Syriens et par l’organisation de campagnes visant les travailleurs syriens sous couvert de lutte contre le travail illégal. Cette situation difficile, qui a pour objectif d’exercer une pression croissante sur les réfugiés afin de les inciter à retourner en Syrie, a été aggravée par les crises que le Liban traverse depuis 2019 : crises politique, économique et sanitaire qui semblent avoir atteint leur paroxysme avec les explosions du port de Beyrouth le 4 août 2020. Les conséquences cumulées de ces crises affectent bien entendu durement les Libanais dans leur vie quotidienne, avec l’effondrement de la livre libanaise, la crise du secteur bancaire, l’emballement des prix, l’explosion de la dette publique, l’augmentation du chômage et de la pauvreté. Elles ont aussi un impact fort et sans doute plus dramatique encore sur les réfugiés syriens, dont la paupérisation, en s’aggravant, pourrait provoquer, malgré les risques, une accélération des retours en Syrie.
Notes
(1) Thierry Boissière et Annie Tohmé Tabet, « Une économie de la survie au plus près de la guerre. Stratégies quotidiennes des réfugiés syriens à Nabaa », in Critique Internationale no 80, 2018/3, p. 89-109 ; Thierry Boissière, « Le ventre de Beyrouth. Du hub marchand à l’espace ressource, ethnographie du Marché de gros de fruits et légumes à Sabra », in Ethnologie française no 179, 2021.
(2) Élisabeth Longuenesse, « Travailleurs étrangers, réfugiés syriens et marché du travail », in Confluences Méditerranée no 92, hiver 2014-2015, p. 33-47.
(3) En raison du prix du visa, beaucoup de réfugiés renoncent, une fois installés au Liban, à le renouveler, ce qui accroît leur précarité et leur vulnérabilité.
(4) Le Liban, non signataire de la convention de Genève de 1951 sur le statut des réfugiés, n’a pas mis en place de cadre juridique garantissant les droits des réfugiés et demandeurs d’asile, et refuse la création de camps officiels.
(5) UN-Habitat, Nabaa. Neighbour-hood, Profile & Strategy, mars 2017.
(6) Assaf Dahdah, « Négocier sa place chez l’autre. Les migrants dans les espaces palestiniens à Beyrouth », in Revue européenne des migrations internationales, vol. 30, no 2, 2014, p. 25-47 ; Assaf Dahdah, « Beyrouth mosaïque : les migrations comme prisme d’analyse de la capitale libanaise », in Moyen-Orient no 42, avril-juin 2019, p. 86-91
(7) Hala C. Abou Zaki, « Les réfugiés de Syrie dans le camp de Chatila : conflits de légitimité et solidarités entre “nouveaux” et “anciens” réfugiés », in Confluences méditerranée no 92, hiver 2014-2015, p. 49-59.
Légende de la photo en première page : Situé dans la rue de Sabra, le marché de gros de fruits et légumes est vital pour les familles, surtout des réfugiés. © Thierry Boissière













