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2021 : le Liban au bord du précipice

Alors que la livre libanaise est au plus bas et que la pauvreté gangrène la grogne sociale, les responsables politiques, jugés inertes, n’apportent plus de réponses et perdent leur puissance de frappe diplomatique dans la région. Quelles issues reste-t-il pour un pays au bord du précipice ?

Le 23 novembre dernier, le Liban célébrait les 78 ans de son indépendance sur fond de crise sociale, économique et politique, une « mer de crises successives » telle que décrite par le président Michel Aoun lors du discours prononcé à cette occasion. La situation du Liban n’invite en effet pas à l’optimisme en cette fin d’année 2021 : une conjonction de difficultés structurelles et d’effets conjoncturels a amené à cette période de crise totale inédite dans l’histoire du pays. Dans le cadre de reconfigurations géopolitiques importantes au Moyen-Orient, le pays court, aujourd’hui encore plus qu’hier, le risque de devenir une monnaie d’échange dans le grand jeu régional.

Une crise économique et financière sans précédent

La crise est l’une des trois pires de l’histoire mondiale depuis 1850, selon la Banque mondiale (1) : contraction de 40 % du PIB par habitant et de 20,3 % du PIB en 2020, chômage atteignant plus de 40 % de la population active. La dette publique dépasse les 400 % du PIB selon la Direction générale du Trésor (2). Le 9 mars 2020, le pays s’est déclaré en défaut de paiement sur sa dette publique. Il est dès lors entré dans une spirale inflationniste conduisant à une dévaluation massive de sa monnaie et à une crise financière et bancaire sans précédent, que les conséquences de l’épidémie de Covid-19 (plus de 1800 cas par jour début décembre 2021) et les mesures prises pour l’endiguer n’ont fait qu’aggraver.

Au sortir de la guerre civile, le financement de l’économie reposait sur la hausse de la dette publique, dont les banques privées étaient détentrices. C’est au cours de cette période qu’a été fait le choix d’une financiarisation extrême de l’économie libanaise au détriment des secteurs productifs, notamment le secteur agricole, ce qui explique l’immense dépendance du Liban vis-à-vis de l’extérieur (près de 80 % des denrées alimentaires sont importées). Le jeu politico-financier repose désormais sur des alliances entre anciens chefs de milices de la guerre civile et nouveaux milliardaires bénéficiaires des rentes pétrolières de la Péninsule, comme la famille Hariri, actionnaire de la société de construction Solidere qui a remporté le chantier de la reconstruction de Beyrouth.

Les banques privées sont devenues le pilier de cette économie très financiarisée, faisant le lit du système actuel ayant tous les traits d’une « bancocratie ». De fait, le rapporteur spécial des Nations Unies sur l’extrême pauvreté et les droits de l’homme, Olivier De Schutter, a récemment constaté que 43 % des actifs des banques étaient contrôlés par des personnes ayant des liens avec les élites politiques (3). Les pertes du secteur bancaire (banques privées et Banque centrale) sont en effet estimées entre 40 et 70 milliards de dollars. L’attentisme sans équivalent de l’oligarchie politico-financière et son refus d’admettre ces pertes et de transmettre les documents idoines à l’audit juriscomptable empêchent le Liban de reprendre le dialogue avec les bailleurs internationaux.

Le pays, endetté en dollars avec des bons du Trésor émis à des taux exorbitants (près de 40 %), vivait au-dessus de ses moyens et avait besoin de beaucoup de liquidités sous forme de réserves de change pour assurer la parité de la livre avec le dollar, ce qui était permis par l’attraction d’un maximum de dépôts en devises, facilitée par des taux d’intérêt artificiellement hauts (entre 15 et 20 %). Le financement de l’économie, par le biais des banques privées et des déposants, se faisait selon un schéma de Ponzi (4) délétère qui a fini par éclater en 2019 en raison des niveaux insoutenables atteints par la dette publique (plus de 90 % du PIB).

En décembre 2021, la livre libanaise se situe autour d’un niveau record de 25 000 livres pour 1 dollar, ayant perdu plus de 90 % de sa valeur depuis septembre 2019. Le taux d’inflation reste autour de 140 % fin 2021 (5), et l’indice des prix à la consommation du gaz, de l’eau et des carburants a enregistré une hausse de 182 %, et pour les transports de 357 %. Les tentatives de l’État visant à réguler le marché noir des changes en réprimant les échangeurs et les plates-formes illégales n’ont pas eu l’effet escompté, la volatilité des taux étant incontrôlable. En réponse à la crise de liquidités, l’Association des banques du Liban a imposé un fort contrôle sur les capitaux, d’autant moins bien supporté qu’il s’est opéré en dehors de tout cadre légal et est largement contourné par l’élite politico-financière. La loi sur le contrôle des capitaux reste en effet bloquée dans les méandres parlementaires.

Un délitement progressif du tissu social

Le 15 août 2021, l’explosion d’un camion-citerne dans le village de Tleil, sur fond de tensions provoquées par les pénuries de carburant, est venue cruellement rappeler que l’incurie de l’État libanais fait régulièrement des morts. Les produits les plus essentiels comme l’électricité ou les médicaments et beaucoup de denrées alimentaires de base ne sont plus abordables pour nombre de Libanais, dont plus de 50 % vivent sous le seuil de pauvreté et 20 % sous le seuil d’extrême pauvreté. Le pays est en situation d’insécurité alimentaire et de crise humanitaire.

Le directeur du Programme alimentaire mondial a annoncé en novembre 2021 que les Nations Unies ambitionnaient d’élargir leur éventail d’aide au Liban pour toucher 1,6 million de personnes, contre près de 800 000 actuellement. Le projet d’aide de la Banque mondiale, qui devait concerner 750 000 familles, tarde à être mis en place faute de coopération de la part de l’administration libanaise pour identifier les potentiels bénéficiaires. Hani Bohsali, président du Syndicat des importateurs de denrées alimentaires du Liban, estime que le pays fait face à une crise alimentaire majeure en raison de la baisse des importations, de la disparition des subventions pour certains produits de base, du recul du pouvoir d’achat et de l’insécurité alimentaire. Selon l’UNICEF, le pays sera également confronté dans un avenir proche à de graves pénuries d’eau qui toucheront 4 millions des 6,5 millions d’habitants.

À propos de l'auteur

Anne Gadel

Consultante spécialiste du Moyen-Orient, membre de l’Observatoire de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient de la Fondation Jean Jaurès, fellow du Young Transatlantic Network du German Marshall Fund et ex-rapporteure pour la politique étrangère de la France à l’Institut Montaigne.

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