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Au Tchad : « du Déby sans Déby », mais toujours avec la France

Le 20 avril 2021, l’armée tchadienne a annoncé la mort du président Idriss Déby, des suites de ses blessures « sur le champ de bataille », dans des combats contre les rebelles du FACT (Front pour l’alternance et la concorde au Tchad) alors qu’il avait été réélu, deux jours plus tôt, pour un sixième mandat à la tête du Tchad. Qui sont ces rebelles et quelle était la situation politique et sécuritaire au Tchad avant le scrutin présidentiel ?

R. Marchal : À l’exception de quelques courtes années, le régime d’Idriss Déby a toujours été confronté à des mouvements de rébellion armée qui, pour l’essentiel, recrutaient dans les mêmes milieux que son aile militaire : Zaghawas (son groupe ethnique), Goranes (qui fournissent une grande majorité des combattants du FACT), Arabes (dont beaucoup sont aujourd’hui recyclés dans la Force de soutien rapide — RSF — du numéro 2 des militaires soudanais, Hemeidti (1)) et populations ouaddaïennes (idem). C’est pour cela qu’au Tchad les rébellions s’inscrivent toujours dans une histoire plus longue que celle de leur existence propre.

Ainsi, le FACT a sans doute été créé en 2016, mais il procède d’une autre rébellion des années 2000, l’Union des forces pour la démocratie et le développement (UFDD), conduite par Mahamat Nouri et nourrie par l’adhésion de Tchadiens (essentiellement des Goranes) qui vivaient en Libye. Ces derniers ont rejoint l’UFDD d’abord pour se protéger des effets de la crise libyenne sur les populations qualifiées d’africaines, mais aussi pour vendre leurs services miliciens aux plus offrants (le général Khalifa Haftar dans la dernière période).

Cette capacité du régime Déby à susciter des rébellions n’est guère commentée par les autorités françaises. On pourrait identifier, comme cause profonde, un refus du dirigeant tchadien de toute institutionnalisation de son pouvoir militaire, couplé à ses changements abrupts d’alliances et à la promotion ou à la sanction de ses proches pour manifester son autorité.

Aussi, la stabilité dont on créditait trop souvent le Tchad sous Déby est-elle plutôt l’effet de la supériorité militaire des autorités de Ndjamena, garantie par un soutien français qui se joue bien souvent des termes de l’accord de coopération militaire entre le Tchad et la France. Mais puisque le Parlement français ne réagit pas… Le FACT — il y a plusieurs autres groupes rebelles — constituait une menace non existentielle pour le régime tchadien : sa grande offensive venait d’ailleurs d’être contrée et, selon la version officielle, Idriss Déby aurait été tué alors que les colonnes de ce mouvement refluaient vers la Libye. Mais pourquoi un chef d’État doit-il aller combattre en première ligne ? La réponse à cette question en dit long sur les fragilités de l’ordre militaire au Tchad et sur l’échec de la coopération militaire française depuis l’indépendance.

Comment le Conseil militaire instauré à la suite de ces événements sans tenir compte des processus constitutionnels met-il en œuvre la transition ?

Idriss Déby mort, la famille et les principaux cadres militaires et sécuritaires du régime se sont réunis pour discuter de la succession. Il fait peu de doutes que certains officiels français des services de renseignement ou de l’armée ont également été consultés. Le résultat est l’annonce avec 36 heures de retard de la mort d’Idriss Déby et de la mise en place d’un Conseil militaire de transition (CMT) qui se donne 18 mois pour organiser des élections.

Une charte est mise en ligne très vite et souligne l’ambiguïté absolue des décisions prises : la durée de la transition peut finalement aller jusqu’à 3 ans et ses dirigeants civils et militaires ne sont pas exclus des élections à venir. De plus, on le constate après quelques semaines, le CMT n’a plus vraiment d’existence propre. Ses membres se sont vu attribuer des charges importantes dans le fonctionnement militaire ou sécuritaire de la transition. Son chef, Mahamat Idriss Déby (qui est l’un du président défunt) préside, et ses conseillers sont pour l’essentiel issus de sa famille proche, hors les membres du CMT. « C’est du Déby sans Déby », comme le disent les Tchadiens.

Ce nouveau régime est face à plusieurs problèmes. En annonçant le refus de dialoguer avec les rebelles (car la famille Déby exige la vengeance), il refuse d’emblée de reconnaître qu’une partie des oppositions était produite par le comportement personnel d’Idriss Déby. Le fils n’ayant pas la même expérience politique que le père, il est à craindre que ces coups de menton ne débouchent que sur de nouveaux conflits et que les rivalités, déjà fortes dans le CMT et la famille de Déby, ne s’aiguisent d’ici à quelques mois.

Il n’y a pas plus d’ouverture vis-à-vis de l’opposition politique ou de la société civile. Le gouvernement de transition, à de très rares exceptions près, est constitué de clients d’Idriss Déby, aux ordres. Le ministre de la Justice, qui est le chef d’un parti d’opposition, mesure son pouvoir réel sur ses fonctionnaires alors que la répression des manifestations de la société civile fait des morts et conduit à des centaines d’arrestations. La même remarque vaut pour le ministre chargé du Dialogue national, dont les ambitions sont sans doute plus grandes que celles déterminées par une communication de crise dictée par la France.

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