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Au Tchad : « du Déby sans Déby », mais toujours avec la France

Et en dehors de la lutte contre le djihadisme dans la zone saharo-sahélienne, quels sont aujourd’hui les enjeux de la relation franco-tchadienne ?

On peut en définir plusieurs, mais, si certains peuvent acquérir une certaine importance dans une conjoncture donnée, aucun n’est réellement stratégique. On parle d’ailleurs d’« opération » au Tchad et non de base militaire permanente qui, pour l’Afrique centrale, reste au Gabon. Il y a 15 ans, les autorités françaises affirmaient que le Tchad était un verrou contre l’arabisation et l’islamisation de l’Afrique occidentale. Jamais pourtant après 2009, Paris n’a critiqué la politique « proarabe » de Déby ; quant à la réislamisation salafiste du Sahel, elle se porte bien grâce à l’intervention française. Aujourd’hui, on évoque la lutte contre le djihadisme, mais sans se préoccuper ni de sa diffusion ni du coût pour la population tchadienne de l’entretien d’une force militaire bien mal proportionnée à l’économie du pays…

Certes, le Tchad pourrait jouer un rôle dans la résolution des crises en République centraficaine, au Darfour, etc. Mais quelle est la crédibilité de sa diplomatie pour cela ? À se focaliser sur le seul outil militaire aux dépens du reste, la France a aidé un régime prétorien à mettre hors jeu une diplomatie de proximité qui aurait été utile en Afrique centrale, au regard de la grande faiblesse des régimes en place.

Quel est le lien entre le FACT, à l’origine de la mort d’Idriss Déby, et la situation au Fezzan libyen, d’où il a mené son offensive ?

De nombreux groupes rebelles du Darfour ou du Tchad ont trouvé refuge dans le Fezzan. Même des groupes djihadistes maliens y disposent de certaines facilités. Le soutien au général Haftar en Libye aura produit ce paradoxe que les Français et leurs amis émiriens auront ainsi fourni les moyens militaires au FACT pour s’en prendre au Tchad et tuer Idriss Déby, le seul chef d’État de la région qui s’inscrivait réellement dans la stratégie militaire française au Sahel. Ce qu’il faut souligner ici, c’est plus l’aventurisme de notre politique en Libye que l’opportunisme des alliances miliciennes au Fezzan.

Compte tenu de l’engagement russe en Libye et français envers le Tchad, peut-on considérer les événements de ces dernières semaines au Tchad comme le signe d’une lutte d’influence entre Paris et Moscou dans la région sahélienne ?

Si les Français n’ont pas été prescients dans une zone qu’ils prétendent connaître, mieux vaut ne pas attribuer aux Russes un tel talent alors qu’ils ne la connaissent pas du tout. Les Russes ont aidé Haftar et ne sont pas mécontents de voir des drapeaux français brûler dans les rues de la capitale tchadienne. Les Tchadiens n’ont pas besoin de l’aide russe pour se comporter ainsi : la posture adoptée par Paris y suffit amplement.

Cela ne veut pas dire qu’à terme, cette question ne se posera pas. Cependant, les États du Sahel ne sont pas la République centrafricaine et les aventures de la société militaire privée Wagner n’ont guère convaincu en Libye. La Russie peut certainement jouer un rôle de critique des Occidentaux en pointant les mille et un échecs de leur lutte contre les groupes djihadistes à cause de leurs compromissions et de leurs ambitions irréalistes : il suffit de bons diplomates plutôt que de mercenaires pour rappeler cette réalité à une population qui la vit chaque jour depuis des années.

Propos recueillis par Léa Robert, le 19 mai 2021.

Notes

(1) De son vrai nom Mohamed Hamdan Dogolo.

(2) Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation au Mali.

(3) L’opération « Épervier » a été déclenchée en février 1986, officiellement à la demande du Tchad, afin de contribuer au rétablissement de la paix et au maintien de l’intégrité territoriale du pays, remise en cause par l’incursion libyenne au-delà du 16e parallèle. Le jugement de la Cour internationale de justice sur la bande d’Aozou date de 1994. « Épervier » a duré jusqu’en 2014, date à laquelle « Barkhane » l’a remplacée (NdlR).

(4) Cour des comptes, « Les actions civiles et militaires de la France dans les pays du G5 Sahel et leur relation avec l’aide publique au développement », Réf. S2021-0105, 9 février 2021, publié le 22 avril 2021.

Légende de la photo en première page : Au printemps 2021, un bataillon tchadien de 1200 hommes qui était en opération au Mali a rejoint les forces partenaires du G5 Sahel dans la zone des trois frontières (Mali, Burkina Faso, Niger) pour y lutter contre les groupes armés terroristes. Après avoir suspendu à titre conservatoire « les opérations militaires conjointes » avec Bamako, à la suite du coup d’État au Mali fin mai, le président français a confirmé son souhait de mettre fin à l’opération « Barkhane », pour laquelle sont déployés plus de 5000 militaires. Les bases françaises devraient être supprimées, tandis que la France restera présente à travers la force européenne « Takuba », composée de forces spéciales de plusieurs pays. Dans ce contexte, le maintien de l’engagement des troupes tchadiennes contre le terrorisme dans la zone est sans doute d’autant plus essentiel pour Paris. (© EMA)

Article paru dans la revue Diplomatie n°110, « Ouïghours : La Chine et ses nationalités… », Juillet-Août 2021.

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