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Amérique centrale : vers une « paix narcotique » ?

Le Guatémala, le Honduras et le Salvador, également connus sous le nom de « Triangle du Nord », concentrent un niveau de violence sans pareil où les cartels tirent les ficelles du pouvoir. Dans ce contexte sécuritaire, la paix narcotique est-elle devenue leur seule issue ?

Après avoir été, dans les années 1980, le théâtre de plusieurs des plus sanglantes guerres civiles de la guerre froide, la petite Amérique centrale est devenue un symbole de violence criminelle. Les pays du tristement fameux « triangle du Nord », constitué du Guatémala, du Honduras et du Salvador, se sont retrouvés régulièrement dans le peloton de tête des classements globaux de taux d’homicides. Au Honduras et au Salvador, chaque année depuis 20 ans, un homme sur 1000 — généralement jeune et pauvre — meurt violemment. Faites le calcul : cela représenterait 19 000 morts par an au Canada, 34 000 en France, et 165 000 aux États-Unis.

La situation demeure dramatique, mais elle prend depuis quelques années un tournant abrupt. Au Honduras, le taux d’homicide masculin est tout juste inférieur à 100 pour 100 000, mais il était à presque 120 il y a 10 ans. Au Guatémala, il est passé de 80 à 45 pour 100 000 pendant la même période. Mais c’est au Salvador, longtemps champion de la violence, que le changement est le plus drastique, les taux d’homicides masculins passant de 120 pour 100 000 entre 2014 et 2015, à 18 en 2020, une baisse de 85 %. Même le Nicaragua, beaucoup plus pacifique, a vu ses taux chuter de 40 % en 10 ans (de 27 à 17 pour 100 000).

La bonne nouvelle s’accompagne toutefois d’un développement inquiétant, car la stabilisation de la situation sécuritaire s’accompagne d’une détérioration rapide de la qualité des démocraties de la région. C’est en effet dans le cadre d’un tournant autoritaire et d’une intensification apparente des relations entre le crime organisé et les gouvernements que la pacification de l’Amérique centrale est en train de se produire. Comme c’est souvent le cas pour l’analyse des questions criminelles, les données sont partielles et leur fiabilité quelquefois douteuse, mais de nombreux indices suggèrent que les deux phénomènes sont liés dans certains cas et pourraient le devenir dans les autres : la chute des taux d’homicide dériverait en partie de l’établissement d’accords entre les organisations criminelles et des gouvernements de plus en plus autoritaires.

La logique de la « paix narcotique »

On doit la notion de « Pax Narcótica » à des analystes mexicains comme Jorge Chabat, qui l’ont introduite pour rendre compte du paradoxe apparent d’un faible niveau de violence criminelle dans un pays jouant un rôle crucial dans le commerce des drogues. Un bref détour par le Mexique permet de comprendre le fonctionnement et les conditions d’un tel arrangement. La clé de celui-ci réside en un système d’ententes, implicites et explicites, qui échangent la tolérance des gouvernements — fédéral, des États, et des municipalités, dans le cas du Mexique — contre des limites strictes à l’utilisation de la violence par les organisations criminelles dans leur gestion des marchés illégaux. Le tout est bien sûr accompagné de généreuses redevances aux divers acteurs gouvernementaux impliqués.

La viabilité de ces arrangements dépend toutefois de la capacité des partenaires à tenir leur part du marché, et c’est là que le bât blesse. Étonnamment peut-être, c’est du côté des gouvernements que le système est le plus fragile. Contrairement aux organisations criminelles, dont toute l’activité est centrée sur les profits que génère le trafic, les politiciens doivent en effet jouer sur plusieurs tableaux. Ils veulent certes leur part du gâteau narcotique, mais pour ce faire, ils doivent aussi répondre de leurs actes devant leur électorat et bien sûr aussi devant leurs partenaires internationaux. Dans un tel contexte, une démocratie authentique est particulièrement vulnérable, car la transparence qu’elle implique, de même que l’incertitude véritable qu’introduisent des élections libres, limitent fortement la capacité des politiciens à établir et respecter leurs engagements avec les organisations criminelles. Et, de fait, la démocratisation du Mexique, au tournant du siècle, a fortement compromis la survie d’un système qui s’était avéré remarquablement résilient et efficace.

Les arrangements entre les gouvernements du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) et les grands cartels mexicains avaient en effet survécu au passage de ces derniers d’un rôle périphérique dans un commerce des drogues dominé par les organisations colombiennes, vers un rôle central lorsque celles-ci, plombées par un gouvernement colombien fortement appuyé par les États-Unis, avaient dû se contenter de devenir de simples maillons dans une chaîne désormais contrôlée par des joueurs mexicains. Cette transition, dans les années 1990, fut remarquablement pacifique. La mise en place de la nouvelle hiérarchie et le transfert vers le Mexique de la grosse part des profits du commerce s’accompagnait d’une baisse de moitié des taux d’homicides dans ce pays.

La démocratisation du Mexique a progressivement miné le système, qui s’est effondré en 2006 lorsque Felipe Calderon, cherchant l’approbation de Washington et une légitimité que son élection problématique avait hypothéquée, s’était lancé dans une offensive tous azimuts contre plusieurs des grands cartels du pays (1). En moins de deux ans, les taux d’homicides allaient doubler dans le pays, alors que certaines des plaques tournantes du trafic, comme Tijuana et surtout Ciudad Juarez, se jonchaient de corps mutilés et devenaient des championnes mondiales de la violence. La démocratisation impliqua donc que le Mexique paye du sang de dizaines de milliers de ses jeunes la remise en cause des pactes du gouvernement avec les cartels.

Tournant autoritaire et « paix narcotique » en Amérique centrale

En Amérique centrale, il semble plutôt qu’on soit en voie de parcourir un chemin inverse. Au Salvador, au Guatémala et au Honduras, la qualité de la démocratie, déjà problématique, s’est détériorée notablement au cours des dernières années (2). Ce tournant autoritaire, accompagné d’une augmentation de la corruption et d’un affaiblissement des mécanismes de contrôle de celle-ci, semble promettre une baisse quelquefois spectaculaire des niveaux de violence. Une « solution » mexicaine parait donc se profiler dans la région.

El Salvador

Le Salvador de Nayib Bukele est l’incarnation la plus tangible de l’émergence de ce modèle dans la région. Élu à la présidence du pays en juin 2019, il a d’emblée ouvertement défié la presse, les tribunaux et l’assemblée législative du pays. Il a affirmé vouloir gouverner sans entraves. Les résistances du Congrès, de la Cour Suprême et du procureur général du pays ont été éliminées lorsque son parti, Nuevas Ideas [Nouvelles idées], s’est emparé des deux tiers des sièges de la législature en mai de cette année. Le procureur général Raúl Melara a été promptement congédié alors qu’il enquêtait entre autres sur les liens de Bukele avec les maras. Ces dernières, en particulier la MS-13 (Mara Salvatrucha) et la Calle 18, sont de grandes organisations qui dominent la criminalité dans le pays et dans l’ensemble du « triangle Nord » de la région, mais dont l’influence s’étend jusqu’aux États-Unis. L’unité anti-mafia que Melara avait mise sur pied fut elle aussi démantelée et son chef, le procureur anti-corruption Germán Arriaza, congédié par le successeur de Melara. On résolut de même le « problème » de la Cour Suprême en remplaçant ses membres par des alliés et ceux-ci, loin de critiquer Bukele, décrétèrent que la réélection immédiate (3) du Président en 2024 serait parfaitement légale, ce en dépit de la Constitution (Art. 88) qui stipule même que la violation de la règle d’alternance entraine une obligation d’insurrection…

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