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Amérique centrale : vers une « paix narcotique » ?

L’établissement d’une paix narcotique cadre bien avec le virage autoritaire de Bukele et son attitude pour le moins ambiguë concernant la lutte contre le crime organisé. Des informations très concrètes semblent confirmer cette présomption. Des journalistes d’enquête avaient déjà mis en lumière les accords que Bukele avait négociés avec certains dirigeants emprisonnés des maras, alors qu’il était maire de San Salvador, la capitale du pays. Ayant d’abord démenti l’information, il la confirma néanmoins pendant sa campagne à la présidence, en affirmant qu’il ne le ferait plus. Le même journal publiait récemment un dossier détaillé concernant des négociations entre la principale mara du pays, la MS-13, et le gouvernement. Le refus de celui-ci d’obtempérer aux demandes américaines d’extradition de dirigeants des maras, de même que la chute drastique des niveaux de violence typiques de celles-ci, viennent encore renforcer l’impression que des ententes ont bel et bien été établies.

Honduras

Le système semble moins bien organisé au Honduras, où les niveaux de violence demeurent extrêmement élevés, avec des taux d’homicide masculins de 97 par 100 000. Toutefois, ni la mauvaise qualité des garanties démocratiques, ni les liens entre le pouvoir et les organisations criminelles ne font guère de doute.

L’organisation Human Rights Watch ne peut être plus claire : « Le Honduras est confronté à une corruption systématique, à l’impunité, à des violations des droits de la personne et ce dans le contexte d’institutions démocratiques fragiles » (4). Le frère du président actuel Juan Orlando Hernández a été récemment condamné aux États-Unis pour l’importation d’au moins 185 tonnes de cocaïne (5), une quantité qui, au détail et sans tenir compte de l’ajout courant d’additifs, équivaudrait à un minimum de 12 milliards de dollars US. Des procureurs américains ont par ailleurs affirmé que le président lui-même aurait reçu des pots-de-vin de la part de trafiquants de drogues et qu’il aurait facilité l’envoi de cocaïne vers les États-Unis. La corruption ne semble pas se limiter au pouvoir exécutif, comme en font foi les changements au code pénal adoptés récemment par l’Assemblée législative qui limitent entre autres la capacité du gouvernement d’enquêter sur le blanchiment d’argent.

Le processus électoral actuellement en cours — des élections générales auront lieu le 28 novembre — pourrait changer la donne. Nasry Asfura, membre du Parti National de Hernández, était récemment en tête des sondages, mais son nom est apparu dans les Pandora Papers sur l’utilisation des paradis fiscaux et l’Unité anti-corruption du gouvernement affirme qu’il a détourné plus d’un million de dollars alors qu’il occupait la mairie de Tegucigalpa. La voie pourrait être ouverte pour une candidate de gauche, Xiomara Castro, qu’appuient des partis et organisations qui s’opposent à la corruption. La violence qui a entaché le dernier scrutin et le danger qu’une défaite pourrait représenter pour les perdants — accusations criminelles au Honduras ou extradition aux États-Unis — soulèvent toutefois le spectre d’une manipulation des résultats.

Guatémala

La situation du Guatémala est similaire. Le gouvernement de Alejandro Giammattei, impopulaire et confronté à des accusations de corruption, fait un usage croissant de décrets d’État d’urgence pour criminaliser les mobilisations autochtones contre de grands projets miniers et contre celles de l’opposition qui dénonce sa gestion désastreuse de la pandémie. L’expulsion par son prédécesseur, Jimmy Morales, de la Commission internationale contre l’impunité au Guatémala (CICIG), établie en collaboration avec l’ONU et active dans le pays depuis 2006 (6), était déjà de mauvais augure. Mais le congédiement et les accusations criminelles contre un procureur enquêtant sur des pots-de-vin reçus par le Président ont intensifié la crise et mené à une suspension de la coopération du gouvernement des États-Unis avec le Procureur général du pays.

Plusieurs analyses attribuent la chute de près de 30 % du taux d’homicides au travail anti-corruption de la CICIG et du bureau du Procureur général, qui a mené, entre autres, à la démission puis à l’emprisonnement du président Otto Pérez Molina et de sa vice-présidente, Roxana Baldetti. Alejandro Giammattei attribue quant à lui la chute de presque 30 % des homicides à sa politique agressive contre les organisations criminelles et a annoncé de nouvelles augmentations des effectifs de la police (+12 %) et surtout des forces armées (+23 %). Les dirigeants actuels semblent donc chercher des solutions qui à la fois préservent la corruption et permettent d’éviter le sort de leurs prédécesseurs. Dans un pays clé sur la route de la cocaïne, via le Mexique, vers les États-Unis, une paix narcotique ne manque pas d’attrait.

Portée et limites de la « paix narcotique » en Amérique centrale

Le modèle de la « paix narcotique » a son charme sur un continent troublé, dont les démocraties souffrent d’un déficit croissant de légitimité et où le risque d’une insécurité généralisée crée un fort incitatif en faveur d’arrangements, légaux ou non. On peut fort bien imaginer que des régimes comme celui d’Andrés Manuel López Obrador (AMLO) au Mexique et de Maduro au Vénézuéla puissent être tentés de mettre en place un système qui organise la corruption tout en réduisant les niveaux de violence. Évidemment, dans la mesure où démocratie authentique et Pax Narcotica sont incompatibles, la consolidation d’un tel système augure fort mal pour les systèmes politiques de la région.

Les contextes qu’on vient d’examiner montrent clairement comment des ententes avec les organisations criminelles pourraient tenter les gouvernements de plus en plus autoritaires de la région. Le succès de ce modèle dans les cas centroaméricains est toutefois loin d’être assuré, tant du point de vue de sa mise en place que de sa capacité à endiguer la violence.

Le modèle exige en effet une capacité d’action que, à l’exception du Nicaragua actuel, les États de la région n’ont probablement pas. L’État priiste (PRI), à qui on doit la version originale, était puissamment organisé, au point de se voir qualifié de « dictature parfaite » par Mario Vargas Llosa. Même en mode autoritaire, les dirigeants centroaméricains n’ont pas nécessairement les moyens de remplir leur part des marchés qu’ils pourraient établir avec les organisations criminelles. Leur adaptation du modèle risque dès lors d’être imparfaite, et ses effets sur la violence, nettement plus limités.

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