Magazine Les Grands Dossiers de Diplomatie

Le géant endormi : l’essor du cinéma comme instrument de soft power russe

L’évolution de Roskino témoigne d’une évolution dans le rapport de l’État russe au cinéma comme outil d’influence. S’agit-il pour autant de rendre le cinéma plus conforme à l’idéologie ou plutôt d’assurer un meilleur contrôle de son exportation afin d’augmenter la visibilité des films et séries russes ? Pour y répondre, il convient d’observer la position officielle des décideurs politiques et des instances diplomatiques responsables du soft power russe.

Les voies d’influence diplomatique par le cinéma russe

Nous sommes le 18 janvier 2022 au matin, dans le bureau du président Poutine. Face à lui se trouve la ministre de la Culture Olga Lyubimova, venue présenter le rapport sur la réalisation du projet national sur la culture. Entre la restauration des musées régionaux et les premiers essais du pass culture (carte Pouchkine) destiné aux jeunes, la ministre relate longuement la renaissance de l’industrie cinématographique en Russie et parle du « combat géopolitique » à mener pour promouvoir sa production à l’international. L’entretien est filmé, et la séquence sur le cinéma apparaît immédiatement sur toutes les chaînes d’information.

Pour la première fois dans l’histoire de la Russie postsoviétique, il y a plusieurs bonnes nouvelles à annoncer dans le domaine du cinéma. Car l’essor de la production cinématographique cité par la ministre s’avère très récent. Depuis la perestroïka, l’industrie du cinéma russe a traversé plusieurs crises. Dans les années 1990, elle était menacée de disparition : les studios et les cinémas fermés plus la participation aux festivals étrangers quasi nulle, seules quelques coproductions permettent alors à certains cinéastes de subsister. À la misère financière dans le secteur s’ajoute un autre fléau : le piratage qui empêche le bon fonctionnement de la distribution de cinéma. Jusqu’à la fin des années 2000, on assiste à une lente reprise d’activité de production et de distribution, surtout à l’intérieur du pays. Enfin, au milieu des années 2010, l’État reprend en main le contrôle de l’industrie, assure le respect des droits d’auteur et inscrit la promotion du cinéma russe à l’étranger comme un des programmes majeurs dans le domaine culturel.

Chronologie : prise de décisions politiques sur la promotion du cinéma russe à l’étranger (synthèse des documents officiels entre 1991 et 2022, Base Garant)

  • 1996 : Organisation des projections du cinéma national à destination des compatriotes russes à l’étranger par le réseau des centres culturels ou ambassades (décret n°590 du 17 mai 1996 sur les mesures de soutien aux compatriotes à l’étranger) ;

  • 1997 : Nouvelle stratégie de promotion du cinéma russe à l’étranger via les grands festivals internationaux en Europe, renforcement de la coopération entre les professionnels, encouragement à la coproduction, meilleure coopération avec les pays de la Communauté des États indépendants (CEI) et promotion des films russes via le réseau des centres culturels ou ambassades (décret sur la conception du développement de l’industrie cinématographique à l’horizon 2005, n°1561 du 18 décembre 1997) ;

  • 2000 : Objectif d’élargir la présence du cinéma russe dans le monde, d’intensifier les contacts professionnels, de favoriser les projets de coopération d’envergure (décret n°1955 du 14 décembre 2000 sur le programme ciblé « La culture de la Russie », 2001-2005) ;

  • 2010 : Promotion de films russes sur le marché international accompagnée de l’organisation des festivals du cinéma russe à l’étranger et aide au développement de la coproduction (programme et principaux axes de coopération culturelle internationale à destination du ministère des Affaires étrangères, 18 décembre 2010) ;

  • 2012 : Le projet national sur la culture évoque pour la première fois des attendus chiffrés en matière de promotion du cinéma russe : non moins de 175 événements non commerciaux (projections dans les centres culturels et ambassades) et promotion commerciale des films russes lors de 10 festivals internationaux minimum (décret n°186 du 3 mars 2012 sur le programme ciblé « Culture de la Russie », 2012-2018) ;

  • 2017 : Renforcement du rôle de la Russie dans l’espace culturel mondial via la promotion du patrimoine culturel russe (décret n°640 du 30 novembre 2016 sur la conception de la politique extérieure de la Russie) ;

  • 2019 : Recherche de nouvelles voies de promotion pour l’industrie nationale de la culture et du divertissement, par exemple sur les plateformes internationales telles que Netflix (instruction du gouvernement n°1797 du 14 août 2019 sur la stratégie des exportations à l’horizon 2025) ;

  • 2020 : Hausse des subventions à Roskino, notamment pour l’organisation du forum international des producteurs, Key Buyers Event (décret du ministère de la Culture n°597 du 4 juin 2020) ;

  • 2021 : Subventions majeures (plus de cinq millions d’euros) pour les films et séries russes destinés à leur promotion internationale, notamment pour les sous-titres, le doublage, les traductions, etc. (décret n°1028 du 23 juin 2021 sur les critères de sélection de films nationaux pour subvention) ;

Dans son état des lieux de l’industrie cinématographique russe, la ministre Lyubimova commence par décrire le travail des producteurs russes sur les marchés internationaux. Pour la première fois, l’expansion du cinéma russe à l’international passe avant les « affaires intérieures ». Ceci s’explique sans doute par le succès de l’entreprise Roskino et de ses projets. C’est la rhétorique de la ministre qui nous intéresse ici : « Nos jeunes producteurs ont appris à défendre les intérêts du cinéma national […] et ils ont beaucoup de mal du point de vue géopolitique, ils se battent tout comme nos sportifs, et ils gagnent vraiment, car leur travail est de qualité. » La conquête de l’espace culturel mondial s’apparente à un défi sportif, un domaine de prédilection pour le soft power russe.

D’ailleurs, Lyubimova cite l’expression miagkaïa sila (« force douce », traduction russe de soft power) en rapportant le succès international du film Les Patins d’argent (2020), un film d’aventure dont l’action se déroule en 1905 dans un Saint-Pétersbourg enneigé. « C’est très important, souligne la ministre, qu’en faisant la promotion du tourisme, le cinéma exerce une influence comme un soft power ». Poutine acquiesce et Lubimova aborde le dernier point en lien avec le cinéma : la relance des studios de production du cinéma, les anciens géants du film soviétique — studios Lenfilm, studios de films jeunesse Gorki, studios Sverdlovsk, etc. — somnolant depuis la perestroïka. Selon le rapport, leur réhabilitation promet une reprise dynamique de productions de qualité pour la vitrine du cinéma russe à l’étranger.

Poutine emploie pour la première fois en juillet 2012 le terme soft power dans sa traduction russe, devant l’assemblée des ambassadeurs et diplomates russes. Il le qualifie alors de « technologie nouvelle » qui consiste en la promotion des intérêts de son pays s’appuyant sur ses réussites culturelles, spirituelles et intellectuelles. L’expression n’est pas très courante dans son discours, mais il fera le lien entre soft power et cinéma beaucoup plus tard, en 2019, à l’occasion du centenaire de VGIK, l’institut du cinéma situé à Moscou. Dans son adresse au recteur de VGIK, Poutine dit : « Vos diplômés travaillent en Russie et au-delà et compte tenu de la qualité de vos formations, tout contribue à un puissant soft power, selon cette expression à la mode. » Il est difficile de saisir si, aux yeux de Poutine, le soft power est plutôt une « nouvelle technologie diplomatique » ou simplement une « expression à la mode ». L’usage qu’en fait le ministre des Affaires étrangères russe est tout aussi révélateur ; nous le verrons avant de poursuivre l’étude des institutions diplomatiques officielles engagées dans la promotion du cinéma russe à l’étranger.

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