Magazine Moyen-Orient

« Sociologiquement, les talibans sont les mêmes, ils n’ont pas changé »

En août 2021, les talibans ont repris Kaboul après vingt années de guerre. Comment le conflit a-t-il transformé le mouvement ?

Olivier Roy : Les vingt ans de conflit ont rendu les talibans plus réalistes. En 1996, ils avaient pris Kaboul après deux années d’une ascension fulgurante, et ils étaient menés par un leader charismatique, le mollah Mohammad Omar (1960-2013). Ils n’avaient aucune raison de faire des concessions à qui que ce soit et avaient rejeté toute alliance, d’autant qu’ils avaient le soutien ouvert du Pakistan et celui, plus discret, de ­Washington – la sous-secrétaire d’État pour l’Asie du Sud et l’Asie centrale de l’époque, Robin Raphel, avait entretenu des liens avec eux et déclaré que leur victoire était un « pas positif ».

Ils ont ensuite appliqué leur programme intégralement sans se soucier des réactions extérieures. Mais ils ont tout perdu avec le refus du mollah Omar d’expulser Oussama ben Laden (1957-2011) avant le 11 septembre 2001. Après les attentats, la réaction américaine a été brutale : il fallait se venger et donc punir les talibans. L’enjeu n’était pas la libération des femmes afghanes, qui sera un argument avancé après la chute du régime.

Le mouvement s’est d’abord reconstitué en exil (au Pakistan, au Qatar), avant de reprendre pied dans le sud afghan. La guerre d’usure qui s’est alors mise en place a été coûteuse en pertes humaines pour les talibans. À présent, il n’y a plus de leader charismatique ; ils ont mis vingt ans à retrouver le pouvoir et ont dû négocier les ralliements locaux tout en donnant des garanties aux États voisins et aux Américains. Il n’y a plus d’utopie dans leur mouvement, qui bien sûr reste dogmatique, mais a appris à composer avec le réel.

Quelles sont les bases idéologiques et les références islamiques originelles des talibans ?

Les talibans viennent de madrasas (écoles coraniques) dites deobandies, un mouvement de réforme (au sens de retour aux sources) apparu à l’intérieur du sunnisme hanafite du sous-continent indien en réaction à la colonisation britannique dans la seconde moitié du XIXe siècle. Ce courant est certes « fondamentaliste » au sens où il veut retourner à un islam plus strict et purifié des influences hindoues ou chrétiennes, mais il assumait la culture persane et ourdoue du sous-continent indien (poésie, littérature, soufisme). Il n’a donc rien de salafiste à l’origine. Beaucoup de talibans viennent aussi de milieux soufis, en particulier naqshbandis.

Mais le mouvement deobandi s’est progressivement « salafisé » au cours de la seconde moitié du XXe siècle. La partition entre Inde et Pakistan en 1947 l’a coupé des grandes madrasas situées en Inde. Le développement d’un système d’éducation étatique sécularisé (même de qualité moyenne) en Afghanistan et au Pakistan a privé les madrasas de leur dimension culturelle et littéraire pour les recentrer sur le strict enseignement des sciences religieuses (charia, fiqh, tafsir). De plus, la prédominance du pachto sur le persan à partir des années 1980 (due à l’exil au Pakistan) a coupé les élèves des madrasas du corpus littéraire et philosophique écrit en persan. Les influences venues des monarchies du Golfe (bourses d’études pour l’Arabie saoudite, concurrence avec de nouvelles universités islamiques financées par Riyad au Pakistan) ont accentué la déculturation du deobandisme. Mais ce serait une erreur de faire des talibans de simples salafistes.

À propos de l'auteur

Olivier Roy

Professeur à l’Institut européen de Florence, spécialiste de l’Afghanistan ; auteur notamment de Le djihad et la mort (Seuil, 2016) et de Tribes and Global Jihadism (dir. avec Virginie Collombier, Hurst, 2017)

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