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« Mon game changer est plus gros que le tien ». Retour sur le renouveau d’une mythologie technologique

L’observateur des débats techno-­capacitaires de ces dix dernières années n’aura certainement pas échappé, au détour de l’un ou l’autre article, à la présentation de tel matériel ou système comme étant un « game changer ». Cette terminologie a proliféré d’autant plus durant la guerre d’Ukraine, face à l’engagement de pléthore de systèmes. Mais sous une apparence anodine, et volontiers raillée, que cache l’usage de ce terme et que dit-il de notre rapport à la technologie ?

Il existe une généalogie du « game changer » qui est en soi révélatrice de nos biais, y compris ceux affectant notre rapport à la stratégie militaire. En l’occurrence, si le terme est lié à toute la littérature autour de l’innovation – forcément « de rupture » –, il est surtout enraciné dans les travaux sur la gestion et la conduite des entreprises et a une forte proximité avec le vocabulaire managérial. Ce qui change le jeu est ainsi ce qui donnera un avantage comparatif majeur sur un marché au profit d’une entreprise. La diffusion du terme dans le milieu militaire est donc une nouvelle itération de la progression d’une idéologie managérialiste par ailleurs largement critiquée dans les années 2000 : à voir les forces comme une entreprise et l’officier comme un manager, le sens profond de leurs actions est altéré – on attend avant tout d’un officier qu’il soit un « commandeur », pas un gestionnaire –, mais les pratiques le sont aussi.

Le managérialisme et ses conséquences dans les armées

Derrière l’acception militaire du managérialisme, il y a également des structures de forces taillées au plus juste, et ce en dépit du fait qu’il est virtuellement impossible de voir à quoi, en termes d’ennemi et de menace prévisible, ce « plus juste » se rapporte. En toute logique, il se traduit aussi par des considérations de flux et non de stock, dont la guerre d’Ukraine a pu faire voir toute l’étendue des limites. En fait, les États qui ont eu la plus grande influence sur le conflit ont été ceux qui disposaient des stocks suffisants pour qu’ils deviennent des éléments politiquement pertinents dans une « diplomatie du don de matériel ». Toujours dans cette logique managériale, la prévisibilité du marché sécuritaire – alors que les armées sont d’abord des systèmes conçus comme devant générer de la liberté de manœuvre politique en condition d’incertitude – n’exclut pas la compétition. C’est là qu’intervient le game changer : il devient la modalité d’adaptation à l’incertitude, ce qui doit permettre de faire face au « cygne noir ».

Mais le game changer n’est pas que cela. Il est aussi le reflet d’une tension latente dans le monde militaire, que l’on entrevoit parfois et que l’on peut qualifier de « débat primautaire ». Dans ce débat, la primauté de la victoire est tour à tout attribuée aux facteurs idéels et intangibles (la doctrine, les forces morales, la qualité et les modes de commandement, etc.) et à des facteurs matériels, principalement liés à la technologie : qualité et quantité des matériels, rapports de forces, etc. (1). Cette opposition est évidemment simpliste : pour tout observateur des guerres ayant un peu de recul, les deux aspects sont bien entendu nécessaires. Mais cette opposition est également insidieuse : dans le débat américain en particulier, le préalable d’une qualité des facteurs idéels et d’une supériorité des savoir-­faire stratégiques est considéré comme acquis et peu susceptible d’être remis en question – d’une certaine manière, c’est peut-être aussi ce qui a parasité la vision de nombre d’analystes, y compris l’auteur de ces lignes, à l’égard de la Russie.

Dans pareil cadre, dès lors que la supériorité idéelle est là, le vase d’expansion de l’efficacité militaire devient technologique – c’est dans ce domaine que la victoire peut se forger, celui qui fera « les cinq derniers kilomètres » d’un affrontement symétrique. Le game changer trouve ainsi naturellement sa place : c’est l’avantage qui permettra de départager des systèmes stratégiques vus comme finalement peu évolutifs, arrivés à une espèce d’optimum d’efficacité et d’efficience. Du point de vue de la branche industrielle du monde militaire, la réceptivité à cette logique est évidemment importante : si le commerce d’armement est très politique et très particulier, c’est également un commerce qui repose sur la présentation la plus favorable possible des matériels proposés. Aucun visiteur de salon ou observateur du monde de l’armement n’aura ainsi échappé, pour presque toutes les catégories de matériels, au fait qu’une firme présente invariablement le sien comme « le meilleur », peu importe qu’il réponde ou non à des demandes précises ou que les concurrents soient nombreux sur le marché.

À propos de l'auteur

Joseph Henrotin

Rédacteur en chef du magazine DSI (Défense & Sécurité Internationale).
Chargé de recherches au CAPRI et à l'ISC, chercheur associé à l'IESD.

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