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Le transport spatial point à point : histoire et actualité des développements américains

Le 4 juin 2021, le Département américain de l’Air Force a annoncé le Rocket Cargo Vanguard Program (1). Ce programme charge l’US Transportation Command (US TRANSCOM) et l’Air Force Research Laboratory (AFRL) de déterminer la viabilité et l’utilité des fusées comme moyen de transport logistique militaire.

Dans ce cadre, les contrats signés avec SpaceX le 18 janvier 2022, et avec Sierra Space le 8 septembre de la même année, semblent créditer l’initiative. L’idée est cependant ancienne, et n’est pas sans contraintes opérationnelles. Le transport par fusée est un rêve aussi ancien que l’astronautique elle-­même. La possibilité d’expédier des troupes et leurs matériels a, quant à elle, été envisagée dès la conception des premiers missiles balistiques. En 1956 aux États-­Unis, l’équipe de Wernher von Braun, exfiltrée d’Allemagne grâce à l’opération « Paperclip », proposa une variante du missile de moyenne portée Jupiter pour transporter 18 soldats. Cette option ne fut que très brièvement étudiée, bien que l’idée n’ait pas été totalement abandonnée.

En 1958, l’éphémère Army Ballistic Missile Agency (ABMA) envisagea une nouvelle itération du concept, basée sur le missile PGM‑11 Redstone : l’Army Missile Transport Program (AMTP), qui fut encore plus éphémère. Au sein de l’organisation, la conviction très optimiste était que le rapport coût/efficacité du transport par fusée était tel qu’il pouvait immédiatement se substituer au transport par avion ! Le Transporation Corps Combat Development Group reconnut également la nécessité de réapprovisionner les troupes par le biais de missiles. L’AMTP échoua cependant à gagner davantage de soutien, et fut discrètement abandonné. Concrètement, l’engin aurait été une version actualisée du V‑2 allemand, fiabilisée par des améliorations successives, et dotée d’un compartiment habitable. Il aurait ainsi préfiguré le lanceur Redstone-­Mercury, qui a permis les premières réussites américaines en matière de vol habité.

Avec sa portée de 322 km, le PGM‑11 était conçu comme vecteur d’armes nucléaires tactiques. Dans la frénésie balistique du début de l’ère spatiale, ajouter une fonction de transport de troupes au missile aurait aussi permis à l’US Army de gagner des fonds supplémentaires face à l’US Air Force. En effet, l’armée de l’air américaine, tout comme la marine, menait son propre programme de missiles balistiques, mais favorisait les armes nucléaires stratégiques et des vecteurs d’une portée minimale de 5 500 km.

Ithacus, le géant impraticable du transport spatial

En 1963, l’ingénieur américain Philip Bono proposa pour la Douglas Aircraft Corporation une série de concepts pour des fusées à décollage et atterrissage vertical capables d’atteindre l’orbite sans avoir recours à de multiples étages de propulsion. Son travail a préfiguré les démonstrateurs des années 1990, qui ont plus tard inspiré les fusées réutilisables de SpaceX.

L’architecture de référence de ces concepts était le ROMBUS (Reusable Orbital Module-Booster & Utility Shuttle), capable de lancer 450 t en orbite terrestre basse (presque quatre fois plus que la Saturne V du programme Apollo !). Il s’agissait d’un lanceur conique de 24 m de diamètre et 64 m de haut, équipé de huit réservoirs largables, et propulsé par une tuyère aerospike efficace à toutes les altitudes. Cette tuyère aurait également servi de bouclier thermique pour la rentrée atmosphérique en utilisant le carburant comme liquide de refroidissement. Fait intéressant, cette architecture est également celle actuellement choisie par la société Stoke Space pour son projet d’étage supérieur réutilisable.

La version militarisée du ROMBUS devait répondre au besoin stratégique, notamment exprimé par le général Wallace M. Greene, de déployer n’importe où dans le monde un bataillon de 1 200 soldats avec une moindre dépendance aux bases étrangères de l’US Army. Initialement appelée « Icarus », la fusée fut rebaptisée « Ithacus » pour éviter la métaphore embarrassante d’un homme tombant dans la mer après avoir volé trop haut. Ithacus aurait eu une portée théorique de 14 000 km avec une charge utile maximale de 226 t. Avec un lancement effectué dans le sens de la rotation de la Terre, cette capacité serait passée à 281 tonnes, et à 171 tonnes dans le sens inverse. Placé sur une orbite polaire, il aurait eu une portée mondiale avec un pouvoir dissuasif non négligeable malgré une capacité de transport encore plus réduite. Les 1 200 soldats auraient été installés sur six niveaux comportant 200 couchettes d’accélération chacun. En cas de problème, la fusée aurait pu utiliser des ballons de flottaison d’urgence pour pouvoir se poser dans l’océan. Un atterrissage forcé ou une interception au-­dessus de la terre ferme aurait, en revanche, entraîné des conséquences bien plus dramatiques.

À propos de l'auteur

Amaury Dufay

Chargé d’études spatiales militaires, Institut d’études de stratégie et de défense (IESD), auteur d’Espace, le nouveau front (Éditions du Rocher, 2024)

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