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Budgets : une reprise des efforts militaires en Europe à confirmer et… à optimiser

Plus largement en Europe, l’absence de menaces directes couplée à des arbitrages entre dépenses publiques joue la plupart du temps en défaveur des efforts de défense. Les hausses de dépenses sont d’ailleurs annoncées de manière conditionnelle, « si les conditions économiques le permettent ». Il est donc probable que l’Europe entre dans une période de réarmement, mais dont l’horizon ne dépasse pas la fin de la décennie. Pour le moment, nous sommes plus dans une logique de réparation de l’outil de défense que dans une course aux armements.

Cela est perceptible dans le domaine capacitaire. Si l’invasion russe a mis en évidence l’impréparation des forces européennes à répondre à une guerre majeure, les mois qui ont suivi ont aussi révélé les difficultés de la base industrielle de défense pour accroître sa production rapidement et sur une échelle bien plus grande. Ceci explique le discours du président de la République, Emmanuel Macron, dès le salon Eurosatory en juin 2022 pour le passage en « économie de guerre ».

Toutefois, nous sommes loin du compte dans ce domaine. Il y a bien une reconstruction de la base industrielle de défense en Europe, mais qui s’apparente aujourd’hui plus à une mise à niveau qu’à la préparation d’une industrie capable de faire face à un conflit majeur, contrairement à la dynamique des années 1980. Les décisions prises depuis deux ans reflètent la volonté de compenser, ici aussi, un sous – investissement afin de disposer d’un outil industriel plus adapté et agile.

Ainsi, Rheinmetall a conclu en 2023 avec la Bundeswehr un accord – cadre d’une valeur globale de 1,2 milliard d’euros d’ici à 2029 ouvrant la voie à un investissement de 300 millions d’euros pour accroître les capacités de production à Unterlüß. Pour sa part, le Royaume – Uni a signé un accord – cadre Next Generation Munitions Solution de 2,4 milliards sur 15 ans avec BAE Systems, qui permettra d’augmenter la capacité de production d’obus et de cartouches. Même des pays plus petits s’engagent dans ces contrats pluriannuels, à l’exemple de la Belgique qui négocie un contrat d’une valeur de 1,7 milliard d’euros avec FN Herstal afin d’ouvrir de nouvelles lignes de production.

Pour autant, le concept d’économie de guerre apparaît assez abusif aujourd’hui, car rien ne garantit que ces commandes seront renouvelées une fois les stocks de munitions reconstitués. D’ailleurs, le paradoxe de l’accroissement récent des dépenses militaires en Europe est que l’essentiel des nouvelles commandes d’armement ont été passées auprès de fournisseurs en dehors de l’Union européenne. Selon l’IRIS (3), elles représentent 80 % des commandes additionnelles en 2022-2023, dont plus des deux tiers auprès d’entreprises américaines. Ces commandes montrent notamment que l’augmentation des dépenses répond surtout à une préoccupation de court terme afin de rééquiper les armées plutôt qu’à un changement de braquet dans les efforts de défense.

Or un outil de défense se construit sur des années, voire des décennies. Comme le soulignait déjà l’amiral Édouard Guillaud, alors chef d’état – major des armées, « un outil de défense ne peut se concevoir simplement comme un potentiel en devenir : il est ou il n’est pas à un instant donné. Dès lors, le pouvoir politique, le chef des armées, le gouvernement peuvent, ou non, l’engager(4) ». Le pire ennemi d’une défense efficace est la volatilité des choix et des décisions de la part des décideurs publics. Un rebond des dépenses, même important, n’est qu’une maigre compensation qui ne saurait pallier l’absence d’effort constant et cohérent à moyen et long terme.

Union européenne : un rôle à jouer pour l’efficacité de la dépense

Le débat sur les efforts militaires tend à se focaliser sur le niveau des dépenses, analysées en montants absolus ou en part du PIB, comme un indicateur de la détermination d’un pays à assurer sa sécurité internationale et à contribuer à la sécurité collective. Pourtant, cette donnée n’est pas un indicateur suffisant pour d’évaluer l’efficacité de cet effort. Au bout du compte, la capacité à dissuader un adversaire ou, en cas d’échec, à le contrer est le véritable indicateur de la pertinence de la dépense de défense.

En Europe, l’enjeu n’est pas seulement d’accroître les dépenses militaires, mais aussi d’en améliorer l’efficacité. En effet, l’impact des efforts de défense n’est pas linéaire en fonction des montants dépensés. L’efficacité de la dépense est liée à des effets de seuil associés à des économies d’échelle et à des synergies qui accroissent le rendement de la dépense.

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