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Le crépuscule de l’« axe de la résistance » ? Le réseau de « proxies » de l’Iran après le 7 octobre 2023

Depuis sa naissance en 1979, la République islamique d’Iran a mis en place ou soutenu un ensemble de milices dans tout le Moyen-Orient, de la Palestine jusqu’au Pakistan, du Liban jusqu’au Yémen. Ces groupes armés, partis politiques et organisations terroristes forment un réseau d’influence et un cordon sécuritaire tout autour de l’Iran. Pour cela, il s’est appuyé sur des conflits communautaires opposant les chiites à d’autres confessions, ou a exploité les convergences de vue avec des formations a priori éloignées de sa vision théologique, mais séduites par ses objectifs politiques (le Hamas). Et là où il n’y avait rien, Téhéran a créé des groupes acquis à sa cause (le Hezbollah).

Ces alliés et obligés sont surnommés dans les médias « proxies », un anglicisme qui désigne des « acteurs par procuration ». Ils sont là pour se battre à la place de la République islamique contre Israël et les États-Unis, et, dans une moindre mesure, contre les monarchies arabes et pétrolières du Golfe, à commencer par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. À la fois rempart et fer de lance, l’« axe de la résistance » forme une toile serrée de postes avancés de l’Iran au Moyen-Orient, prêts à le défendre, mais aussi à mener des attaques en son nom sans que l’on puisse les attribuer directement à Téhéran. Leur relation au « chef d’orchestre » iranien n’est pas uniforme, elle va de l’intégration au dispositif de sécurité iranien (le Hezbollah) au partenariat libre (les houthistes du Yémen).

Une stratégie iranienne mûrement réfléchie

Ce que l’on appelle l’« axe de la résistance » s’étend de la Méditerranée à l’océan Indien et à la mer Rouge, du Sinaï aux zones tribales pakistanaises. Il a l’avantage de donner à l’Iran un accès à la mer Méditerranée et de lui fournir un front direct avec ­Israël, mais aussi d’assurer un encerclement, voire une infiltration de ses principaux ennemis régionaux, à commencer par l’Irak, contre lequel il a mené une guerre coûteuse entre 1980 et 1988, sous le règne de Saddam Hussein (1979-2003). Puis, après la chute du dictateur irakien en 2003, l’Arabie saoudite a pris la relève en tant que « chef de file » du camp arabe anti-iranien. Cet « axe de la résistance » est autant le fruit d’une stratégie mûrement réfléchie et patiemment mise en place que le résultat des erreurs des adversaires de l’Iran.

En 1982, l’invasion du Liban par Israël puis l’occupation du sud du pays jusqu’en 2000 poussent une partie importante de la communauté chiite dans les bras de la « résistance islamique », l’autre nom du Hezbollah. En 2003, l’invasion américaine de l’Irak ouvre la porte à l’influence iranienne chez son voisin. En 2006, l’affaiblissement du Fatah par Israël favorise la prise de contrôle de la bande de Gaza par le Hamas. Enfin, la révolution yéménite de 2011 et les ingérences saoudiennes contribuent à la montée en puissance des houthistes. Quant à la Syrie de Bachar al-Assad (2000-2024), longtemps alliée régionale de l’Iran, elle devient sa vassale dans le contexte de la guerre qui débute en 2011 et oblige le régime de Damas à l’appeler à l’aide pour se maintenir au pouvoir.

À chacune de ces étapes, l’« axe de la résistance » accroît son territoire et l’Iran étend son influence dans la région, jusqu’à ce que la République islamique devienne le seul véritable contrepoids à la domination stratégique israélienne au Moyen-Orient. Cette politique d’encerclement d’Israël a connu son apogée au début des années 2020 et a conduit aux massacres du 7 octobre 2023 menés par le Hamas et le Djihad islamique, notamment pour empêcher la mise en place d’un front arabe pro-Israël, esquissé par les « accords d’Abraham » de 2020, selon lesquels le Maroc, Bahreïn, les Émirats arabes unis et le Soudan officialisaient leurs relations diplomatiques avec l’État hébreu.

Pendant les mois qui ont précédé le 7 octobre 2023, le concept d’« unité des fronts » a émergé, une expression signifiant la coordination entre les différentes forces de l’« axe de la résistance » face à Israël. Toutefois, le 7 octobre 2023 a mis cette idée à l’épreuve, dans la mesure où, comme l’ont démontré des échanges retrouvés par l’armée israélienne à Gaza et révélés un an plus tard par le journal américain The New York Times, le Hamas palestinien avait voulu, en déclenchant une offensive d’ampleur contre Israël, entraîner dans son sillage son allié et « parrain » iranien ainsi que l’ensemble de l’« axe de la résistance » (1). Ce pari risqué n’avait, semble-t-il, recueilli l’assentiment ni de l’Iran ni du Hezbollah, les deux grands partenaires militaires du Hamas. En raison de la réaction d’Israël, qui a dépassé tous les calculs des dirigeants du Hamas, le 7 octobre 2023 a provoqué une spirale incontrôlable, qui a fini par entraîner le Hezbollah dans la guerre. L’État hébreu a ainsi pu étendre le conflit au Liban, infligeant des coups irrémédiables au principal atout iranien au Levant. Avec l’effondrement de la direction militaire du Hezbollah, le gouvernement israélien se prend à rêver d’un affaiblissement généralisé du réseau de « proxies » iranien et d’une reconfiguration stratégique de la région. Cela a forcé la République islamique à s’engager en première ligne dans un début de confrontation militaire avec Israël extrêmement périlleux, dont l’issue reste à déterminer.

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