Faire du rap dans les interstices de projets autoritaires ?
La publicité invite à réfléchir au lien entre les médias de masse, les modes de consommation, le modèle de développement égyptien et son insertion dans l’économie mondiale. Elle démontre la position qu’occupe le monde du rap dans l’économie politique du pays, c’est-à-dire la participation des rappeurs à des réseaux clientélistes de concentration et de redistribution de la richesse propres à l’autoritarisme d’Abdel Fattah al-Sissi.
En 2024, lors de la commémoration de l’anniversaire de la guerre du Kippour, Wegz n’a pas fait l’éloge du pouvoir. Les paroles de sa chanson portaient sur un patriotisme apolitique centré sur l’identité égyptienne et la langue arabe. C’est davantage la présence même du rappeur vedette à cet événement – plus que le morceau qu’il a interprété –, qui est au cœur de l’« économie morale » du rap. Son morceau avait été conçu pour Madinet Masr, l’un des principaux promoteurs immobiliers du pays. Pourtant, Wegz n’a pas été critiqué sur les réseaux sociaux pour sa participation à la campagne publicitaire d’un acteur impliqué dans le clientélisme et la corruption systémique du régime. Si des réactions négatives ont émergé, elles ont porté sur un autre enjeu : la mise en avant du référent commun arabe, signe d’une résurgence de l’ethnonationalisme égyptien.
La participation à un spectacle politique orchestré par le régime semble ainsi être un cas limite des pratiques permissibles dans l’« économie morale » du rap. En revanche, elle est plus répandue lorsqu’il s’agit de projets autoritaires voisins. Par exemple, les concerts dans les monarchies du Golfe représentent une source de revenus essentielle pour les rappeurs égyptiens. Ils participent ainsi aux événements organisés par le ministère de la Culture saoudien, l’Autorité générale du divertissement (GEA) et l’entreprise semi-publique MDLBEAST, afin de promouvoir le projet politique, économique et social défendu par Mohamed ben Salman dans sa « Vision 2030 » (4).
En Libye, le Benghazi Summer Festival est un exemple encore plus frappant. Organisé durant la première quinzaine d’août 2024, il n’avait été annoncé que quelques semaines plus tôt. Il a bénéficié d’une large couverture dans les médias contrôlés par le régime égyptien ainsi que dans la presse spécialisée, grâce à la participation de figures du rap nord-africain : El Grande Toto (Maroc), Nordo (Tunisie), Wegz, Marwan Moussa et Afroto (Égypte). Bien que l’événement soit officiellement organisé par une fondation obscure lancée par un podcasteur libyen, il est en réalité contrôlé par les autorités de l’est de la Libye, qui cherchent à soigner leur image internationale et à attirer des investissements. L’implication des services de renseignement égyptiens ne s’est pas limitée à autoriser les déplacements des artistes égyptiens : elle s’est également étendue à la logistique du festival par l’intermédiaire d’entreprises événementielles proches du pouvoir et de l’armée.
Le recrutement des rappeurs égyptiens dans les pratiques d’évergétisme des régimes autoritaires arabes représente la face visible de la dépendance de ce monde social à des réseaux de concentration et de redistribution de la richesse. La synergie entre le rap et la publicité montre que cette dépendance est systémique, faisant de l’industrie du rap égyptien un élément indissociable de l’économie politique du pays. Cependant, les rapports entre rappeurs et pouvoir sont moins directs que de simples relations de mécénat ou de clientélisme. L’insertion des parcours de musiciens professionnels dans les interstices des projets politiques offre une image plus nuancée de la production culturelle en contexte autoritaire que celles du sycophante ou du résistant.
Notes
(1) Alice Aterianus-Owanga, « Kounabélisme, culture et coup d’État. Économies morales et technologies politiques de la musique au Gabon », in Politique africaine, vol. 174, no 2, 2024, p. 89-112.
(2) Darci Sprengel, « Neoliberal Expansion and Aesthetic Innovation: The Egyptian Independent Music Scene Ten Years After », in International Journal of Middle East Studies, vol. 52, no 3, août 2020, p. 545-551.
(3) Ellen R. Weis, Egyptian Hip-Hop: Expressions from the Underground: Cairo Papers in Social Science, vol. 34, no 1, The American University in Cairo Press, décembre 2015.
(4) Amr Abdelrahim, « Out of Thin Air but More than a Mirage: The Politics of Saudi Arabia’s Nascent Music Industry », IFRI, décembre 2024.
Légende de la photo en première page : Concert du rappeur Ilmond au Caire, le 15 novembre 2024. © Amr Abdelrahim













