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Allemagne : perspectives et rétrospective d’un acteur géostratégique

Sitôt après le lancement de l’« opération spéciale militaire » russe contre l’Ukraine, le 24 février 2022, le chancelier Olaf Scholz parlait d’un « changement d’époque ». Depuis, comment l’Allemagne s’est-elle positionnée comme un acteur géostratégique de premier plan ?

Le 7 mai 2025, Friedrich Merz devient chef du gouvernement à la tête d’une grande coalition CDU-CSU-SPD. Les marges de manœuvre financières de l’Allemagne autorisent une montée en puissance des dépenses militaires, censées lui assurer un nouveau statut politico-militaire en Europe. L’Allemagne serait ainsi appelée à devenir un acteur géostratégique de plein exercice, d’aucuns envisageant qu’elle prenne la direction des affaires européennes. Il ne faut pourtant pas minorer les éléments de continuité dans la posture allemande ainsi que les servitudes qui pèsent sur son action extérieure.

La Bundeswehr, de 1955 à 2022

De prime abord, ne voyons pas dans le nouvel effort militaire allemand la fin d’un « tabou » qui daterait de la fin de la Deuxième Guerre mondiale. En vérité, la mise sur pied de la Bundeswehr date de 1955 et la conscription est instaurée l’année suivante. Sans état-major stratégique opérationnel ni chaines de commandement nationales, la Bundeswehr est complètement intégrée au dispositif de l’OTAN. Rapidement, elle devient la première armée d’Europe occidentale sur le plan numérique. Par la suite, la RFA est associée aux discrets clubs qui animent les alliances occidentales. Après la signature des accords quadripartites de 1969-1971, le groupe de Bonn (États-Unis, Royaume-Uni, France, Allemagne), constitué en 1955, gagne en importance. Sous l’appellation de « Quad », il devient le directoire informel de l’Alliance atlantique. En somme, la RFA n’a pas attendu la guerre d’Ukraine pour redécouvrir la chose militaire.

Il est vrai que la fin des exigences de la guerre froide et les couts de la réunification de l’Allemagne ont conduit à une très forte réduction de l’effort militaire national, au cours des mandats de Gerhard Schröder et Angela Merkel. Les effectifs de la Bundeswehr passent alors à 180 000 soldats, très en-dessous du plafond fixé par le traité « 2+4 » de 1990 (370 000 soldats), et le budget militaire touche en 2015 le point bas de 1,15 % du PIB (2,5 % en 1990). 

La nouvelle agression russe contre l’Ukraine, de très grande ampleur cette fois, se produit dans ce contexte d’auto-désarmement malgré la fixation d’un objectif de 2 % lors du sommet de l’OTAN de Cardiff, au moment de l’agression russe en Crimée et au Donbass. 

Des efforts militaires après le choc géopolitique de 2022

La transformation du conflit russo-ukrainien en un conflit de haute intensité, le 24 février 2022, provoque un choc géopolitique en Allemagne et dans toute l’Europe. Trois jours plus tard, Olaf Scholz annonce dans un discours au Bundestag la levée d’un fonds spécial de cent milliards d’euros pour combler les lacunes matérielles de l’armée allemande et remplir les obligations de l’Allemagne à l’égard de l’OTAN (1). Pour prolonger l’effort, le chancelier envisage le recours à la dette publique, ce qui met fin à sa coalition SPD-Verts-FDP (novembre 2024). La victoire CDU-CSU aux élections législatives de février 2025 débloque la situation : le Bundestag vote l’assouplissement des règles d’endettement et décide d’un plan d’investissements de 500 milliards dans les infrastructures civiles, avec des implications militaires. 

Élu à la Chancellerie le 7 mai, Friedrich Merz approuve l’objectif américain d’une large augmentation des budgets de défense des pays membres de l’OTAN (5 % du PIB : 3,5 pour les dépenses militaires stricto sensu ; 1,5 pour la sécurité et les infrastructures requises). Entériné par le sommet de La Haye (24-26 juin 2025), un tel objectif implique des dépenses militaires annuelles de 160 milliards d’euros (90 milliards aujourd’hui), 200 milliards avec les investissements dans les infrastructures. De tels volumes requièrent parallèlement un effort de recrutement, mais la coalition n’a pu s’entendre sur le service militaire volontaire préconisé par le ministre de la Défense Boris Pistorius : le SPD s’y oppose alors que la CDU-CSU voudrait rétablir le service militaire obligatoire suspendu en 2011.

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