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Allemagne : perspectives et rétrospective d’un acteur géostratégique

Dans le domaine des valeurs et des représentations de soi, le thème du « Sonderweg », i.e. une voie allemande distincte de celle de l’Occident, compensait l’inachèvement de l’État national (4). Surtout, l’industrialisation donnait forme à une « nation technicienne » dont la puissance modifiait en profondeur l’équilibre européen. C’est en ces termes que se posait la « question allemande » au début du XXe siècle. Elle fut au cœur d’une « nouvelle guerre de Trente Ans » (1914-1945). Après 1945, l’engagement militaire américain en Europe créa un cadre géopolitique stable, favorable à l’intégration de la RFA. Parallèlement, le libre-échange et l’ouverture des marchés se révélaient propices à la croissance économique. 

Ainsi l’Europe occidentale fut-elle intégrée dans un « ordre international libéral » dont les frontières seront ensuite élargies à l’est. Conçue comme un système de sécurité collective, l’OTAN était donc plus qu’une alliance clausewitzienne. Pilier atlantique d’une entreprise d’intégration européenne amorcée avec le plan Marshall, elle constituait l’axe structurant d’un Grand-Espace (5). En assumant le rôle de stabilisateur hégémonique, les États-Unis donnaient une forme politique et militaire à l’Occident. Dès lors, la « question allemande » était réglée en même temps que les longues luttes pour l’hégémonie en Europe ; pourvoyeurs de garanties de sécurité, les États-Unis étaient un balancier au large qui équilibrait les rapports entre nations du Vieux Continent. 

On comprend donc que l’Allemagne soit réticente à envisager un autre cadre de défense que l’OTAN, l’acceptation d’une redistribution des charges et des responsabilités permettant peut-être de gagner du temps, voire de préserver l’essentiel (« Il faut que tout change pour que rien ne change »). Au demeurant, lorsque Friedrich Merz déclare vouloir « maintenir l’OTAN aussi longtemps que possible », n’exprime-t-il pas ce que la plupart des alliés européens des États-Unis pensent ? Volens nolens, il faut admettre que le décrochage économique de la France et l’aboulie politique dont elle fait preuve ne facilitent pas la tâche du chancelier allemand, qui doit identifier d’autres partenaires géopolitiques en Europe (le Royaume-Uni, l’Italie, l’ensemble polono-balte), et chercher de nouveaux points d’équilibre avec les États-Unis, ambivalents mais toujours indispensables.

L’avenir de la stratégie de dissuasion nucléaire élargie 

Il reste que l’absence d’une force de dissuasion nationale, alors que le climat géopolitique transatlantique fragilise la crédibilité de la dissuasion élargie des États-Unis, hypothèque la transformation de l’Allemagne en acteur géostratégique de plein exercice. Les évolutions en cours et la crainte d’un découplage stratégique entre les deux rives de l’Atlantique nord, conduisent plusieurs pays européens — l’Allemagne mais aussi la Pologne et les États baltes — à se préoccuper d’une future dissuasion nucléaire européenne, assurée de concert par la France et le Royaume-Uni. Dans le cas d’un retrait américain de l’OTAN, théorique à ce stade, la stratégie de dissuasion nucléaire élargie des États-Unis disparaitrait et les armes nucléaires américaines seraient rapatriées. Précisons que Washington n’a jusqu’à présent rien annoncé en ce sens : l’arsenal nucléaire américain déployé en Europe et sur ses contreforts (en Turquie) a même été récemment modernisé. Toujours est-il que le tour pris par la politique étrangère américaine lors du second mandat de Donald Trump ouvre le champ des possibles.

Dans un tel cas de figure, ce ne serait pas une garantie complémentaire de celle des États-Unis que la France et le Royaume-Uni devraient assurer mais une stratégie de dissuasion nucléaire élargie à l’échelle de l’Europe, en lieu et place de l’hegemon américain. Si nous n’en sommes pas là, les dirigeants allemands prennent au sérieux la possibilité d’un retrait des États-Unis. Deux jours avant les dernières élections législatives allemandes, Friedrich Merz déclarait vouloir « discuter avec les Britanniques et les Français pour savoir si leur protection nucléaire pourrait s’étendre à l’Allemagne » (ZDF, 21 février 2025). Le 5 mars suivant, le président français lui répondait accepter d’ouvrir un débat qu’il avait précédemment souhaité (6). Deux jours plus tard, le Premier ministre Donald Tusk affirmait à la Diète polonaise l’intérêt de son pays pour la question (7).

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