Il a beaucoup été question dans l’espace médiatique ces derniers mois du caractère plus ou moins rationnel de la guerre entamée par les États-Unis et Israël contre la République islamique d’Iran fin février 2026, et interrompue par un cessez-le-feu depuis le 8 avril. Les commentaires se sont surtout concentrés sur les États-Unis – le comportement d’Israël étant plus clair, plus lisible et moins surprenant, indépendamment du jugement à son endroit.
Les analyses portaient sur des objets variés : les personnes de Donald Trump et de Pete Hegseth, son secrétaire d’État à la guerre, leurs discours et plus généralement la communication de guerre, les finalités de l’action, le rapport entre politiques intérieure et extérieure des États-Unis, la stratégie mise en œuvre, la cohérence de l’action dans le temps, sa durée, ses conséquences, etc. Assez souvent, les opinions exprimées étaient très tranchées et sans grande nuance ; soit la totale irrationalité de cette guerre était affirmée comme une pétition de principe, soit on en louait au contraire sans grand discernement la parfaite rationalité. Les uns et les autres semblaient toutefois d’accord pour ne pas prendre la peine d’expliciter ce qu’ils entendaient par la notion de rationalité et, par suite, d’irrationalité.
Des formes de rationalité
Or, il existe diverses formes de rationalité dont les objets et les logiques diffèrent et, lorsque l’on se penche sur le phénomène guerre, il faut également tenir compte d’éléments a-rationnels (ni rationnels ni irrationnels) participant de l’action collective violente et concourant au succès des armes. Si l’emploi de la force peut être, du point de vue du décideur politique, un pur exercice de calcul rationnel, l’action guerrière pour ceux qui la mettent en œuvre est d’une nature plus complexe. La rationalité y joue bien sûr un rôle majeur – l’action doit être pensée –, mais aux côtés d’éléments non rationnels qui sont indispensables. C’est par exemple le cas des relations personnalisées au sein des petits groupes et des affects, des traditions, éventuellement de la dimension charismatique du commandement, favorisant la cohésion, l’identité et la motivation des troupes au combat. Face au risque de blessure ou de mort, face à la levée parfois soudaine des interdits internes majeurs de toute société, la destruction des biens et des individus, le calcul et la motivation par l’intérêt collectif différé sont, seuls, impuissants à faire agir les hommes. Du strict point de vue instrumental de la réussite d’une action guerrière, la démarche avisée ne consiste donc pas à chercher à rationaliser la totalité de l’exercice de la violence collective, mais à distinguer ce qui est rationalisable de ce qui ne l’est pas, et à manipuler rationnellement les facteurs non rationnels pour les faire jouer dans le sens de l’efficacité au combat et à terme du succès politique des armes.
La rationalité quant à elle n’existe pas ; il existe des rationalités. Et en fonction de ce dont on parle et du type de rationalité en cause, l’évaluation de la plus ou moins grande rationalité d’une guerre peut varier. Le sociologue allemand Max Weber a formalisé il y a plus d’un siècle des catégories de rationalité couramment utilisées depuis dans l’analyse en sciences sociales et politiques. Il distingue la rationalité axiologique (ou rationalité en valeurs) de la rationalité en finalité (ou rationalité instrumentale) (1). La rationalité en valeurs renvoie à la congruence entre les valeurs auxquelles les individus adhèrent, ou disent adhérer, et l’évaluation de leur action du point de vue de ces mêmes valeurs.
Ce type de rationalité assimile ainsi la rationalité à la cohérence subjective. C’est une caractéristique importante de l’appréhension de la rationalité chez Weber : celle-ci n’est pas posée comme objective et extérieure à l’univers mental des individus, mais découle de rapports logiques à l’intérieur d’un univers mental subjectif. En cela, la rationalité se distingue de l’idée de Raison au sens d’une sagesse objective. Si on en revient à l’exemple de la guerre entre les États-Unis et l’Iran, on peut soi-même adhérer ou non du point de vue des valeurs à l’entreprise américaine selon ce qu’on comprend de ses buts et des modalités de sa mise en œuvre, mais on ne peut pas juger de la rationalité axiologique de l’ensemble indépendamment des discours en valeurs que l’administration Trump a tenus de manière générale sur les scènes nationale et internationale avant son déclenchement et pendant son déroulement. C’est par le biais de ces discours précédents qu’on peut essayer d’évaluer la plus ou moins grande congruence axiologique avec les discours de guerre et les caractéristiques de l’action telle qu’elle est déployée. Et l’évaluation n’est pas nécessairement d’un bloc : elle peut varier selon les points considérés. La difficulté principale ici étant la nature assez chaotique, contradictoire et effrénée des communications du Président américain, qui est la principale source de la perception d’un comportement irrationnel des États-Unis.














