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L’Ukraine, l’Europe et l’ordre international au défi d’une guerre russe

Le 24 février 2022, Vladimir Poutine annonçait le lancement d’une « opération militaire » en Ukraine. La Russie massait ses troupes à la frontière depuis plusieurs mois, pourtant, peu d’observateurs s’attendaient à une telle décision. Comment l’expliquer ?

J. Tourreille : L’ambition de Vladimir Poutine d’intervenir en Ukraine est apparue comme très soudaine, alors que les Américains observaient de près et depuis l’automne 2021 la situation à la frontière russo-ukrainienne. À l’inverse, pour les Ukrainiens, la décision annoncée au matin du 24 février 2022 n’est que la continuation d’un processus initié en 2014. Si Vladimir Poutine a suscité la stupéfaction générale des Européens et une vague d’émoi à l’international, en Ukraine, on s’étonne du réveil tardif de l’Occident.

Tous les États disposaient d’une même information : les troupes russes s’amassent progressivement à la frontière ukrainienne, pourtant, entre les Anglo-Saxons et les Européens, les interprétations diffèrent. Les premiers se sont montrés davantage méfiants sur les intentions réelles du Kremlin. Les semaines précédant l’intervention, Américains et Britanniques présageaient plus qu’un simple appui aux mouvements séparatistes en évoquant déjà le spectre d’une invasion. Les seconds disposaient généralement des mêmes informations que les Anglo-Saxons mais persistaient à analyser les mouvements de troupes russes comme une « simple » provocation de plus de la part de Moscou. Les Européens estimaient alors que Vladimir Poutine, avec son talent de joueur d’échecs, renforçait la pression sur les Ukrainiens et testait à nouveau la détermination du camp occidental dont une partie était alors convaincue qu’il ne franchirait pas le Rubicon. La vision d’une guerre classique de grande ampleur en plein cœur de l’Europe du XXIe siècle était impensable, et c’est ce refus d’admettre qu’une menace à la sécurité globale de l’Union européenne existait qui entraina l’erreur d’interprétation des Européens.

<strong>L’offensive russe en Ukraine au 10 avril 2022</strong>

Cartographie réalisée par Blanche Lambert (AB Pictoris) sur l’offensive russe en Ukraine.

Dans un long essai historique signé de sa main et publié en juillet 2021 sur le site du Kremlin, Vladimir Poutine exposait les raisons qui justifient, selon lui, la réunification de l’Ukraine avec la Russie. Quelles sont-elles ? Que représente l’Ukraine pour la Russie ?

Selon Vladimir Poutine, l’Ukraine représente une partie du berceau de l’identité et de la culture russes. Un destin commun lierait ces deux peuples jumeaux, ces deux nations sœurs. Pour le président russe, l’imbrication de ces deux destins doit perdurer, et la dissociation de leurs trajectoires doit à tout prix être évitée. Or, les deux peuples jumeaux se seraient ces dernières années éloignés, sous l’influence et la manipulation des puissances occidentales, avec les Américains en chef de file. À ce titre, la vision officielle du Kremlin nie totalement la nation, l’identité et la souveraineté ukrainiennes. Ces représentations expliquent en partie la décision d’envahir l’intégralité du territoire ukrainien, sans se limiter aux parcelles de l’Est du territoire.

Les enjeux de sécurité à l’intérieur des frontières russes sont aussi un élément fondamental pour comprendre ces représentations. Toujours sous le prisme du Kremlin, les évolutions politiques en Ukraine pourraient être un avant-goût des évolutions à venir en Russie. Et, sans nul doute, la réussite démocratique à Kiev détonne avec les projets de Vladmir Poutine pour les citoyens russes. Ainsi, la mobilisation de la société civile et la tenue d’élections en Ukraine ont été reçues comme une menace directe à l’exercice du pouvoir russe.

Outre ces deux justifications, l’argument économique parfois évoqué comporte des limites contre-productives qu’il convient d’exposer. En possédant la seconde réserve de gaz naturel sur le territoire européen après la Norvège, l’Est de l’Ukraine aurait un potentiel extraordinaire en matière de ressources naturelles. Cela étant dit, dans la mesure où un conflit armé détériore considérablement les capacités d’exploitation et instaure durablement un climat d’instabilité, le potentiel économique est annihilé. Par ailleurs, l’annexion de la Crimée en 2014 confère à la Russie des assises géoéconomiques considérables, dont l’accès stratégique à la mer Noire. Si Vladimir Poutine avait pour seule ambition d’accroître l’accès aux ressources et au littoral ukrainien, un moyen autre que celui de l’invasion militaire de l’Ukraine dans son ensemble aurait pu être favorisé.

Dans quelle mesure l’annexion de la Crimée et le conflit dans le Donbass ont-ils participé à la détérioration des relations entre l’Ukraine et la Russie ?

Aux premières loges pendant l’annexion de la Crimée et lors des heurts dans le Donbass, Kiev décelait dès 2014 les signes avant-coureurs d’une guerre. En Ukraine, le souvenir de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud en Géorgie, et de la Transnistrie en Moldavie, est toujours vif dans les mémoires. Sur ces théâtres, la Russie avait prouvé sa détermination à éloigner des anciennes républiques soviétiques de l’OTAN et de l’Union européenne. Pour y parvenir, Vladimir Poutine obtenait progressivement une mainmise sur les mouvements séparatistes, puis les utilisait à son avantage, à l’image du processus déployé dans le Donbass. Cette tactique permettait essentiellement d’étendre sa zone d’influence sans que s’abattent sur son pays des sanctions économiques paralysantes.

L’utilisation des mouvements séparatistes par la Russie depuis 2014 a été très efficace. L’Europe, plus détachée du sort de ces territoires, a accepté finalement cet état de fait qui faisait de la Russie une puissance, non pas menaçante pour les intérêts européens, mais une puissance qui souhaite simplement étendre son influence.

<strong>L’Ukraine, zone tampon des empires</strong>

La révolution orange en 2004 marque-t-elle le début du « divorce » entre l’Ukraine et la Russie ?

La révolution orange était probablement l’un des premiers signes d’une volonté d’émancipation de l’Ukraine vis-à-vis du parrain russe, bien plus significatif que la révolution de Maïdan en 2014. Au début des années 2000, le peuple ukrainien aspirait, non pas à regarder vers l’Ouest, mais à obtenir un État de droit mené par des dirigeants redevables, éloignés des affaires de corruption. Vladimir Poutine, tout juste réélu pour un second mandat, voyait derrière ces épisodes de contestation la main de l’Occident qui aurait orchestré, en coulisses, la séparation des deux nations sœurs.

Dès 2004, l’ombre de la rivalité russo-américaine déformait déjà sa lecture des évolutions politiques propres à l’histoire ukrainienne. Il apparaît convaincu que ces mouvements de démocratisation dans la zone d’influence russe ne sont pas le fait des peuples de ces pays-là, mais le résultat d’une manipulation des États-Unis, et pourraient un jour s’étendre jusqu’à la Russie et donc menacer son pouvoir.

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