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L’Ukraine, l’Europe et l’ordre international au défi d’une guerre russe

En déclenchant cette invasion, Vladimir Poutine a-t-il définitivement fâché l’Ukraine avec la Russie, générant un esprit de revanche sur plusieurs générations ? N’est-ce pas contraire à son idéal d’unité ?

Comme l’invasion américaine de l’Irak en 2003 — aux lourdes et durables conséquences —, l’invasion russe de 2022 restera parmi les grandes erreurs stratégiques de l’histoire contemporaine. Pour comprendre les mécanismes qui ont déclenché cette décision, il faut prendre la mesure de l’aveuglement idéologique dont a fait preuve Vladimir Poutine. Vraisemblablement convaincu par sa propre vision, et incapable de concevoir l’Ukraine comme une nation souveraine, ses certitudes idéologiques ont occulté des paramètres décisifs.

L’estimation de la réaction des Ukrainiens est l’un de ces paramètres oubliés. Loin d’accueillir à bras ouverts les troupes russes chargées de « dénazifier » le régime, la population a résisté et l’ampleur de cette résistance a été mal anticipée. Manifestement, le piège de l’analogie entre russophones et russophiles s’est refermé sur la Russie, les russophones en Ukraine n’étant pas automatiquement russophiles ou partisans d’une Grande Russie.

La résistance opérationnelle des Ukrainiens a, elle aussi, été largement sous-estimée. Héroïques, les Ukrainiens mettent à mal les prévisions du Kremlin, lesquelles n’ont fait que renforcer le sentiment national. Ce sentiment est nourri par le leadership et le courage personnel du président Volodymyr Zelensky, figure politique qui apparait, elle aussi, héroïque. En décidant de mener de front le combat, de ne pas capituler, ni de fuir Kiev, sa légitimité nationale et internationale s’est consolidée. Sa popularité est même une entrave au plan initial de Moscou : le renverser dans les plus brefs délais. Le FSB [Service fédéral de sécurité de la fédération de Russie] ne disposait-il pas de renseignements humains suffisants sur le terrain ? Les conseillers du Président ont-ils anticipé ces facteurs, comme des membres de l’administration américaine, en particulier au département d’État, avaient mesuré les conséquences du renversement de Saddam Hussein ?

<strong>OTAN/Russie : la situation avant l’invasion de l’Ukraine</strong>

En quelques jours seulement, l’Union européenne envisage de se passer un jour de l’énergie russe, les médias russes RT et Sputnik sont interdits de diffusion et l’Allemagne prévoit une augmentation spectaculaire de son budget militaire. Vladimir Poutine a-t-il gâché toute l’influence que Moscou avait patiemment construite en Europe ?

Le principal objectif russe était de fragiliser les démocraties européennes, soit en s’appuyant sur les partis politiques populistes, soit en renforçant le sentiment de déclin de la civilisation occidentale éprouvé par les populations. Ces efforts d’influence, ou ces stratégies de propagande semblent rendus en partie caducs par les récentes manœuvres militaires. On constate en effet au contraire un renforcement de la cohésion européenne. D’une part, les 27 membres de l’UE s’accordent pour protéger la démocratie à l’intérieur des frontières et pour apporter un soutien aux autres populations qui aspirent à ce modèle, et d’autre part, tous ont pris conscience que leur sécurité était en jeu. L’entente entre les Européens s’est traduite par une multiplication des réunions et une effervescence d’idées pour développer la politique européenne de sécurité et de défense, dossier maintes fois évité.

Les pays les plus réticents, comme l’Allemagne, sortent de leur réserve et laissent entrevoir une concrétisation d’une politique européenne de défense. Indéniablement, Vladimir Poutine a accéléré la construction de l’Union européenne et valide l’adage selon lequel elle se construit au gré des crises. Les discours actuels plaident pour une Europe puissante, stratégique et autonome, mais les défis du long terme devront encore être relevés. Dans cette perspective, la question de renouer le contact avec Moscou pour éviter de nouvelles guerres se posera inévitablement et sera susceptible de créer des divergences entre Européens.

Alors que l’OTAN était présentée comme étant en état de mort cérébrale en 2019 par Emmanuel Macron, l’Alliance Atlantique semble se réveiller au point de susciter l’intérêt suédois et finlandais. Assiste-t-on à un renouveau de l’Alliance ? Quelles sont les évolutions à venir ?

Conçue avec l’objectif fondamental d’assurer la défense de ses membres face à l’Union soviétique, l’OTAN aurait pu voir sa fin signée par la fin de la guerre froide, mais elle semble aujourd’hui retrouver sa pertinence originelle. Les opérations militaires en Ukraine lui ont donné une légitimité nouvelle et, dans un esprit de consensus, des efforts significatifs ont été déployés sur le flanc est. L’Alliance Atlantique est aussi redynamisée par l’intérêt de pays traditionnellement neutres, comme la Suède et la Finlande, où les opinions publiques se montrent favorables à une adhésion à l’OTAN. Indépendamment d’une adhésion formelle, la coopération entre ces pays et l’OTAN est déjà à l’œuvre. Par exemple, des exercices communs avec les deux pays nordiques sont en cours près de la Norvège. À l’échelle nationale, les pays membres ont aussi été encouragés à revoir à la hausse la part du budget alloué à la défense pour atteindre, ou du moins signaler leur volonté de s’approcher éventuellement du fameux seuil des 2 % du PIB. Le Canada, pays habituellement en réserve, a par exemple signifié un effort de renforcement de son appareil de défense nationale dans le projet de budget présenté début avril 2022.

Si la plus grande crainte de Vladimir Poutine demeure l’élargissement de l’Alliance vers la frontière russo-européenne, en lançant l’offensive en Ukraine, il accroit nettement les craintes des candidats à la porte de l’OTAN. Dans ce contexte, il relèvera de la responsabilité morale de l’Organisation que d’accueillir, un jour, l’Ukraine en son sein.

En déclarant que son homologue russe — qu’il a qualifié de « boucher » et de « criminel de guerre » — ne pouvait pas rester au pouvoir, Joe Biden agrandit le fossé qui sépare désormais Washington de Moscou. Dans ce contexte, quel est l’avenir des relations entre les États-Unis et la Russie ?

Au-delà de la brutalité des mots employés par Joe Biden, ses éléments de langage révèlent son expérience et sa connaissance de son homologue russe. En observant au plus près les faits et gestes de Vladimir Poutine pendant plusieurs décennies, il ne s’est jamais bercé d’illusions quant à la possibilité de l’amadouer, contrairement à Emmanuel Macron. Au fait des aspirations autoritaires russes, le président américain préfère ainsi adopter un « langage de vérité » en utilisant des termes qui traduisent bien la réalité de la violence délibérée mise en œuvre par Moscou contre les civils, que ce soit aujourd’hui en Ukraine ou hier en Syrie et en Tchétchénie.

À propos de l'auteur

Julien Tourreille

Chercheur en résidence à l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques (UQAM).

À propos de l'auteur

Blanche Lambert

Cartographe et fondatrice de AB Pictoris (https://abpictoris.com/).

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