La politique africaine de la France s’est intéressée, au cours des dernières décennies, à des thématiques et secteurs divers avec un objectif : rendre compétitive l’offre française en Afrique. Mais pourquoi en est-on arrivé là alors que tout semblait réuni depuis les indépendances africaines, du point de vue des gouvernants français, pour contrôler les processus politiques internes et les dynamiques économiques endogènes ?
Deux facteurs explicatifs semblent pertinents pour tenter de comprendre les différentes polarisations et fragmentations qui ont conduit à la perte d’attractivité et de l’influence de l’offre française en Afrique. Le premier facteur est certainement lié à la sociologie historique du politique qui permet d’expliquer comment la politique étrangère de la France en Afrique n’a pas su, voulu ou pu intégrer la maîtrise de l’historicité des sociétés africaines, du moins depuis les processus de formation des États jusqu’à leur insertion dans le système international. Le deuxième facteur, qui s’inscrit incontestablement dans la continuité du premier, peut être éminemment stratégique. La créativité française en matière de politique étrangère ne s’est pas montrée à la hauteur des grands enjeux stratégiques et des transformations géopolitiques et géoéconomiques qui s’opèrent sur le continent. Au cours des trente ou quarante années qui ont suivi les indépendances africaines, l’outil militaire français a été le seul pilier efficace pour assurer ses intérêts politiques et économiques en Afrique. Mais cette efficacité est demeurée relative compte tenu des flagrantes contradictions qui ont mis à mal l’exigence de cohérence en matière de politique étrangère. Face à la perte des parts importantes de marché et, d’une manière générale, de son influence en Afrique, la France tente de mettre en place une diplomatie de rattrapage économique qui se heurte à une compétition géopolitique et géoéconomique sans précédent.
Renouvellement des approches et faible transformation des pratiques
Pour Frédéric Charillon, « la politique étrangère reste bien l’instrument par lequel l’État tente de façonner son environnement politique international, mais elle n’est plus seulement une affaire de relations entre des gouvernements […] Elle consiste souvent à réagir ou à s’adapter à des événements externes sur lesquels les décideurs n’ont aucune prise » (1). Cette précaution ou prescription d’ordre stratégique semble avoir fait défaut à la France dans ses relations avec l’Afrique. De nombreux experts, certains conservateurs, d’autres dits réalistes ou tous les deux à la fois, pensent que le modèle initial de projection de l’influence fondé sur la « Pax Gallica » et hérité de la colonisation a permis de maintenir une influence stratégique considérable sur le continent africain et souhaitent revenir à ce modèle initial. Ce dernier consistait à soutenir les régimes « amis de la France » sans une autre forme de conditionnalité que la « loyauté » géopolitique (2). Comme le soulignent Laurent Bansept et Elie Tenenbaum, ce modèle « tirait également parti d’un dispositif de coopération sécuritaire et économique complet et d’un contexte de compétition stratégique mesuré » (3). Si cette stratégie a permis à la France de sécuriser ses intérêts politiques, elle n’a pas été efficace pour confirmer son avantage économique sur les autres puissances. À l’échelle du continent, cette stratégie n’a pas manqué de creuser, dans plusieurs pays, le déficit démocratique et les entraves à la souveraineté des États. Une situation qui a provoqué en partie le développement d’un sentiment anti-français largement partagé dans les pays francophones. Ces entraves ont été à la base de la diversification des partenariats économiques sur le continent avec de nouveaux concurrents qui n’ont pas manqué de proposer des solutions alternatives au développement des échanges et des investissements en Afrique.
Au cours des trois dernières décennies, une volonté de transformation progressive de ce modèle a été mise en œuvre. Mais cette transformation s’est faite avec l’introduction d’une conditionnalité démocratique qui a toujours été appliquée avec une géométrie variable. Non seulement la problématique de l’efficacité de la conditionnalité fait débat, que ce soit au sein de la Cour des comptes de l’Union européenne ou au Fonds monétaire international, mais ce dispositif a plutôt produit un vent contraire sur le continent. Le principe de conditionnalité s’est avéré inefficace au moment où une alternative se dessinait sur le continent avec l’entrée dans la compétition économique et commerciale des puissances comme la Chine, l’Inde, le Brésil, la Turquie, etc. Ces dernières ont opéré un pragmatisme économique sans précédent sur le continent tout en restant cohérent avec leurs doctrines en matière de politique étrangère. La conséquence immédiate de cette lecture imprudente dans l’évolution des échanges entre la France et l’Afrique n’a été autre chose que le triple déclassement stratégique, économique et culturel de la France.
Les échanges commerciaux : évolutions et stratégies de diversification
Face à la perte d’influence de la France en Afrique et au rétrécissement de ses parts de marché (4), le gouvernement a entrepris, au cours des dernières années, de redynamiser sa politique commerciale à destination du continent. La stratégie est relativement claire : soixante ans après les indépendances, il est urgent de dépasser la conception classique de l’aide pour construire celle de l’investissement pour le développement. Dans le rapport d’Hervé Gaymard adressé au ministre de l’Europe et des Affaires étrangères en avril 2019, il est clairement précisé que l’ambition de relancer la présence économique française en Afrique ne doit pas être une ambition collective mais doit être portée par les pouvoirs publics (5). Selon ce rapport, l’une des urgences est la reconstruction en dix ans d’un outil français d’expertise technique de rang mondial, analogue à celui dont dispose l’Allemagne. De telles initiatives à la fin de la décennie 2010 montrent à quel point la politique africaine de la France, qui a été mise en œuvre pendant de nombreuses décennies, a été conçue sur la base d’une rationalité relativement limitée. La nouvelle stratégie qui vise à intégrer la diplomatie commerciale dans la doctrine de politique étrangère de la France, en faisant jouer un rôle plus offensif aux acteurs privés, semble être pertinente. Mais son efficacité sur le long terme dépendra, d’une part, des performances macroéconomiques de la France à l’échelle nationale et internationale, et, d’autre part, de la compétitivité et de l’adaptabilité de l’offre française en Afrique. Pour le moment, la stratégie de rattrapage économique contribue à multiplier les instruments d’aide au secteur privé et à encourager la pénétration des marchés africains par les entreprises françaises.
Pour l’année 2021, on note par exemple une hausse des échanges entre la France et l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) de 10 % par rapport à 2020, à 4,6 milliards d’euros. Selon la direction du Trésor, les exportations françaises vers les pays de la zone ont progressé de 10,8 % à 3,4 milliards d’euros, les deux-tiers de ces exportations étant à destination de la Côte d’Ivoire et du Sénégal. Pour rappel, la Côte d’Ivoire demeure le premier client de la France en UEMOA (deuxième en Afrique subsaharienne), devant le Sénégal, tandis que les produits des industries agroalimentaires et pharmaceutiques demeurent le premier poste de ventes de la France à destination de l’Union. Les importations françaises en provenance de la zone ont également enregistré une progression de 7,5 % à 1,1 milliard d’euros. Ces importations proviennent à 73 % de la Côte d’Ivoire (troisième fournisseur en Afrique subsaharienne) et principalement composées de produits des industries agricoles et agroalimentaires. Ainsi, la France voit son excédent commercial augmenter (+12,6 %) pour s’établir à 2,3 milliards d’euros au niveau régional, dont 32 % relèvent de la balance commerciale avec le Sénégal (6).

Selon de nombreux observateurs, les plus gros clients africains de la France en termes de valeur, en 2019, se trouvent en Afrique du Nord. L’Algérie enregistre 4,9 milliards d’euros d’achats, le Maroc 4,75 milliards, 3,3 milliards pour la Tunisie et 2,3 milliards pour l’Égypte. L’Afrique du Sud, qui n’appartient pas à cette zone géographique, est aussi un des plus gros clients avec une facture record de 5,2 milliards d’euros (7).
En ce qui concerne les achats français, l’Afrique du Nord conserve la tête du classement avec le Maroc (5,5 milliards d’euros), la Tunisie (4,5 milliards) et l’Algérie (4,2 milliards). Juste après ces pays d’Afrique du Nord viennent des pays comme le Nigéria (3,7 milliards), la Libye (1,4 milliard) et l’Afrique du Sud (1,3 milliard) (8).














